Mes vacances chez les grands

Grépain observa de tous côtés. Il s’était isolé dans une obscure ruelle et le risque était donc faible, mais on n’était jamais trop prudent : il ne fallait surtout pas qu’on le remarque.

Il fouilla dans ses poches pour en sortir la photo d’une abeille, d’un chat et d’un lama. Il les rangea dans sa boite à souvenirs et fourra le tout dans son sac à dos.

Puis, il fit craquer les articulations de ses poignets pour les assouplir. Il craignit soudain de ne plus savoir s’y prendre et sa joie à l’idée de revoir ses amis céda la place à un début de panique.

C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, se raisonna-t-il. Mince, voilà que j’emploie leurs dictons. Il est temps que je rentre.

Il se concentra et ses mains décrivirent des arabesques dans les airs. De la fumée lui jaillit des narines et une lueur pourpre l’engloutit. Une seconde plus tard, il se tenait sur la place principale d’un village de campagne. Un petit homme au long nez s’approcha de lui.

— Salut, Hubnert ! s’exclama Grépain. C’est gentil de ta part d’être venu me chercher. Je comptais passer te voir, en plus.

Le dénommé Hubnert le salua à son tour, avant de s’esclaffer :

— Tu as encore oublié de te changer !

Grépain poussa un gémissement et exécuta une nouvelle série de moulinets avec les bras. Sa peau se fendilla comme une couche de mauvais vernis, sa taille décrut et son nez s’allongea.

— Comme ça, c’est beaucoup mieux, confirma Hubnert. Alors, ces vacances chez les humains ?

Grépain mit ses mains en porte-voix et souffla dedans. Une fumée bleutée sortit de sa bouche, passa entre ses doigts et se mua en une pipe en bois. L’objet ressemblait à s’y méprendre à une petite branche creuse se terminant par un bol évasé, destiné à contenir un mélange d’herbes et de combustible. Grépain cligna des yeux et une langue de feu dansa au bout de son pouce droit. Il croqua l’embout de sa pipe et inspira à petits coups pour la faire partir. Lorsqu’il eut humé quelques bouffées avec un plaisir évident, il répondit à Hubnert :

— C’était formidable ! Je me suis évadé. Pour une fois, je n’ai pas payé de guide et j’en suis heureux : j’ai découvert des trésors dont il faut absolument que je te parle. En plus, j’ai fait quelques petites courses. Je suis fou de leur chocolat et de leur caramel ! Leur monde est trop grand, mais l’absence de magie a un bon côté : c’est reposant. Par contre, je ne pourrai pas y vivre. J’admire la façon dont ils parviennent à se passer des sortilèges, ils ont bien du courage. Même pour faire de la couture ou raccommoder leurs habits, ils emploient des moyens mécaniques. Je ne sais pas si tu peux imaginer ça, mais ils ont besoin de pelotes de fils pour confectionner leurs vêtements ! Je ne dirai rien de ce qu’ils arrivent à faire avec des allumettes : c’est de la folie. Le seul problème c’est que pour acquérir le moindre petit objet, là-bas, il faut raquer. Voyager sur Terre, ça coûte un paquet de thunes et ça devient de plus en plus difficile de changer des pièces d’or contre les monnaies locales. Le dernier jour, j’ai voulu acheter un exemplaire de playboy, mais je n’avais plus d’argent humain sur moi. J’en aurais pleuré.

— Ce sera pour une prochaine fois. En tout cas, tu n’as pas perdu tes mauvaises habitudes.

Grépain fixa Hubnert sans comprendre, jusqu’à ce que son ami pointe sa pipe du doigt.

— Ah, ça ! Crois-moi, c’est toujours mieux que leurs clopes. Mais ne t’inquiète pas : je n’utilise plus de tabac, je le remplace par une sélection d’herbes aromatiques. Du 100 % naturel !

La montre de Grépain vibra à son poignet. Un petit démon en jaillit et se posa sur le nez du lutin.

— Au boulot !

— Déjà ? Bon, quand faut y aller…

Grépain soupira et claqua des mains. L’instant après, il disparaissait dans un grondement de tonnerre. Resté seul, Hubnert s’attabla à un pub et commanda un verre de limonade d’importation humaine.

— Santé !

FIN

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: il me manque deux mots, cette fois-ci. « amour » et « logiciel »

Feu, chocolat, pelote, courage, croquer, branche, pleurer, folie, logiciel, admiration, couture, s’évader, play-boy (ou playboy), abeille, clope, plaisir, raquer, tunes (ou thunes), caramel, articulations, céder, raccommoder, vernis, allumette, amour, courses (dans le sens de shopping),  tonnerre

Les plumes d'Asphodèle

Publicités

14 réflexions sur “Mes vacances chez les grands

  1. Pingback: LES PLUMES 44 – LES TEXTES DE MAI ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture
  2. Tu ne peux pas t’empêcher de mettre un peu de « magie » ! Et bien je vais te surprendre mais j’ai préféré l’histoire de la fée, non pas que ton texte ne soit pas bien, mais on sent que tu t’es moins amusé ! 😉

    • Haha. Oui, en effet, j’aime la magie. 🙂 Les mots n’étaient pas simples, j’ai trouvé. Et puis, 700 mots, ça reste un très petit texte, donc il est difficile d’élaborer ! Surtout pour moi, qui suis plus habitué à m’étaler comme de la confiture de framboise sur du bon pain tout chaud. 🙂 Miam.

      • Les mots étaient de deux sortes surtout : les classiques et ceux que l’on réserve d’habitude à l’oralité, parfois un peu vulgaires, du moins pas très élégants, alors ce n’était pas facile ce « décrochage » permanent… Je sais que tu as une propension confiturière à t’étaler mais avec le temps, tu vas apprendre la concision, à supprimer les détails qui ne servent pas forcément le récit et tu verras que tes écrits seront de plus en plus riches côté fond, ils gagneront en suspense et densité car moins délayés dans les détails… Ce qui n’empêche pas quelques débordements de temps en temps dans ledit récit, il ne faut pas non plus que ce soit monastique ! 😉 Je te parle de ce que j’aime lire, en fait ! 😉

      • « propension confiturière ». Ca m’a fait bien rire, comme expression. 😀 Oui, je comprends qu’il faut en passer par là pour gagner en rythme, même dans un roman. De ce point de vue, micro-nouvelle / nouvelle / roman, même combat: le lecteur ne doit pas s’ennuyer ! On n’est plus au temps des classiques capables de s’extasier sur la symbolique d’une bougie en train de s’éteindre, sur 20 pages… ^^ On lit dans le métro, oh! Faut pas déconner, koa.

  3. Quelle imagination !!! j’aime cette féerie qui se dégage de tes textes et qui nous ramènent en enfance même si à l’instar d’Asphodèle, j’ai été plus séduite par Liviane. On sent que les mots ont pesés dans la balance 😉
    Mais peut-être que cette impression est dû au fait que l’on sait qu’il y a des mots imposés.

    Dans tous cas, merci pour ces bons moments de retour en enfance ^^

    • Merci encore, Réjanie ! J’essaye de faire rêver mes lecteurs / lectrices, même si parfois mes textes sont plus sombres. 😉 Et il faut bien avouer que les mots de cette semaine m’ont moins inspiré que d’habitude, aussi. ^^

  4. J’espère que les humains ne vont pas pervertir ces charmants lutins (enfin sauf pour le chocolat et le caramel) en revanche je leur piquerai bien la couture automatique ! Ton histoire de fée était un beau mélange de tristesse et de joie

    • Bonsoir Martine, merci d’avoir lu les deux textes et d’avoir apprécié tes lectures ! 🙂 Cela fait toujours autant plaisir de voir que ce qu’on écrit récolte des échos favorables. Et je suis d’accord: la magie pourrait avoir quelques attraits. Mais d’un autre côté, si l’on retournait avec nos machines à coudre derniers modèles ne serait-ce qu’il y a 2 ou 3 siècles, nous passerions (pour peu qu’on ait une petit dynamo pour faire fonctionner le tout) pour des magiciens ! 🙂

  5. Pingback: il faut croire que ce n’était pas suffisant… | L'Auberge Blévalienne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s