Pour un Oiseau…

Il était minuit passé, et le soleil était couché depuis longtemps. Pourtant, un jeune page se présenta à la tour de Maître Grog, le responsable du pigeonnier. Dès que ce dernier ouvrit la porte, le garçonnet lui tendit une missive. Elle était scellée par le cachet du Comte Baltian, et adressée au Roi Tarin lui-même, suzerain du Royaume de Castelnode.

« As-tu vu le Comte ? demanda Grog. Il s’est enfermé dans sa tour il y a trois semaines, et il n’en est plus ressorti depuis. Est-il en bonne forme ?

—         Je n’ai point vu le Comte, répondit le page. La lettre avait été glissée sous la porte, accompagnée d’un mot me disant que je devais vous apporter ce message. Je ne sais rien de plus, Messire Maître des Pigeons.

—         Très bien, tu peux décamper, petit. Je me charge du reste.

—         Merci à vous, messire. »

Puis, le garçon tourna les talons et s’éloigna dans les couloirs sombres du château. Resté seul, Maître Grog s’empara d’un pigeon et accrocha la missive à l’une de ses pattes. Puis, il monta tout en haut de la tour et jeta l’oiseau par une fenêtre. Un instant, il crut que le stupide volatile allait s’écraser au sol, mais il parvint à infléchir son vol d’extrême justesse. Bientôt, le pigeon disparaissait à l’horizon, en direction du Palais du Roi Tarin. Grog soupira. Il savait que les relations avec le Royaume voisin s’étaient dégradées, ces derniers temps. Il espérait que cette lettre avait pour but d’apaiser la tension, mais il en doutait fortement.

«  Bah, le temps nous dira ce qu’il en est. Entre temps, inutile de te monter le bourrichon tout seul, vieux fou de Grog », se morigéna-t-il lui-même, avant de redescendre se coucher.

*

Assis derrière son imposant bureau en marbre rose, le Roi Tarin ordonna à son scribe personnel de lui faire part du message du Comte Baltian.

« Et j’espère que ce n’est pas encore pour se plaindre des nouvelles taxes, ou bien il lui en cuira ! » ronchonna le roi en faisant crisser la lame d’une dague sur la surface lisse de son bureau.

Le scribe s’éclaircit la voix, puis il lut la missive. Celle-ci était fort courte: dix-sept mots seulement : « J’vais t’bouffer, connard de volatile déplumé, viens donc ici que je t’embroche, salopard de merde ! »

Le Roi se leva d’un bond, envoyant valser son fauteuil qui se fracassa contre le mur.

—         Mais c’est une plaisanterie, hurla le Roi. Je vais lui faire rendre gorge, à ce grossier personnage, à ce fumier de Comte Baltian de mes deux ! Que l’on scelle mon cheval, nous partons en Croisade !

—         Dois-je réunir le Haut-Conseil, ô mon Roi ? demanda le scribe d’une petite voix. Pour quel jour, exactement ? C’est que vous-même avez un emploi du temps très chargé jusqu’en juin.

—         Mais… dit le Roi. Nous sommes en février. Je dois bien avoir une place dans mon agenda pour faire la guerre avant juin, quand même, non ? Quatre mois, c’est trop long !

—         Navré, mon Roi, vous n’avez pas le moindre créneau de libre… Ah, attendez… À moins que… oui, voilà. Si nous partons tout de suite, et que cette affaire est pliée en deux jours, cela devrait pouvoir se faire. Je décalerai votre entretien avec la fille du Duc de Joue, ainsi que les deux prochaines visites nocturnes des appartements privés de Madame votre Amante. Qu’en dites-vous, ô mon Roi ? Et si d’aventure nous prenons un peu de retard, nous aurons le profond déplaisir de devoir repousser d’autres rendez-vous, hélas…

—         C’est parfait. Faites donc ainsi, mon bon Scribe. Que mes Généraux me rejoignent en chemin. Je les précéderai avec la cavalerie.

—         Très bien, messire, ce sera fait.

—         Puisque tout est réglé, en avant ! »

Et le Roi Tarin de partir en guerre contre son vassal Baltian, de la Comté de Beskarbo, qui avait osé l’insulter, lui, le descendant du Roi Suprême Ganrion de Lasslaut.

—         Un tel blasphème ne doit pas rester impuni ! s’écria-t-il quelques jours plus tard en faisant face à ses hommes. Nous attaquerons à l’Aube, et ces murailles tomberont sous la pression de notre fougue et de notre bon droit !

—         OH ! OH ! répondirent les troupes en chœur, dans un bel ensemble qui s’entendit à plus de cent lieues à la ronde.

Derrière le Roi s’étendait le château de Beskarbo, majestueux, et digne. À ce jour, peu d’armées avaient osé le prendre d’assaut, et aucune n’était parvenue à l’envahir. Mais jamais jusque-là un adversaire aussi déterminé, et surtout dôté d’une telle puissance de feu, n’en avait fait le siège. Les catapultes entrèrent en action aussitôt le discours du Roi terminé. Les rochers fendirent l’air en sifflant, et les canons entonnèrent le chant de la victoire. Quelques salves de flèches crépitèrent bien en provenance des hautes et altières murailles, mais elles ne firent que peu de victimes et n’entamèrent en rien le moral des assaillants. Car ils étaient poussés en avant par la certitude inébranlable que leur cause était juste, que leur dessein était noble.

Le Roi avait été insulté, nom de Dieu, et cela ne se passerait pas comme ça !

Les murailles semblèrent disposées à tenir leur rang. Mais très vite, les assiégés se retrouvèrent à court de nourriture, et l’eau potable vint à manquer. La situation tourna au vinaigre pour de bon lorsque plusieurs villageois affamés se rendirent compte que la viande humaine grillée avait le goût du cochon de laie, et que le sang remplaçait – bien que d’une façon peu avantageuse – l’eau douce ordinairement tirée des puits.

Un jour, n’en pouvant plus, les quelques dizaines de survivants d’un château ayant abrité quelques semaines auparavant plus de mille âmes décida de se rendre. Ils parvinrent à ouvrir le portail, à relever la herse et à abaisser le pont-levis. Mais le Roi Tarin, toujours fulminant de s’être fait aussi vertement traité par le plus petit de ses vassaux, venait de lancer la charge de la cavalerie. Ne voulant pas gâcher son entrée dans la cité, il choisit de faire comme si de rien n’était, et c’est en toute simplicité que lui-même et ses troupes franchirent les douves puis le portail en un éclair. Les derniers soldats Beskarbosiens encore à peu près valide furent courageusement et sauvagement éliminés à grands coups de sabots, tandis que l’infanterie prit sur elle de délester les jeunes Beskarbosiennes de cette chose inutile que l’on nomme « virginité ».

Une fois la place forte dûment envahie, le Roi Tarin grimpa les escaliers quatre à quatre en direction des appartements du Comte Baltian. Il frappa à coups redoublés sur la lourde porte en chêne, mais personne ne daigna l’accueillir dans l’honneur dû à son rang. Il entendit seulement une voix répéter ces quelques mots : « Salopard, connard, enculé, j’te… ».

Se bouchant les oreilles pour ne plus subir une telle infamie, le Roi ordonna à ses ingénieurs d’ouvrir la porte séant. Et lorsque les gonds cédèrent enfin, il pénétra dans la pièce le premier, avec le port altier et la démarche fière d’un César venant de conquérir les Gaules. Mais la pénombre était profonde, et il trébucha sur une masse molle qui traînait au sol avant de se ramasser violemment. Sa magnificence en prit un sacré coup, et il exigea qu’on lui apporte une torche.

Mais ce qu’il vit alors lui causa un grand choc : il venait de chuter sur le cadavre desséché du Comte Baltian, et pourtant les insultes continuaient de pleuvoir sur lui en provenance des poutres, deux mètres au dessus de sa tête. Levant le nez au ciel, il aperçut enfin le coupable : un perroquet voletait de-ci de-là, sans but apparent, décochant de temps à autre une bordée de jurons qui aurait fait pâlir de jalousie toute une colonie de charretiers.

« Bordel de… » murmura le Roi Tarin dans sa barbe, s’attirant une nouvelle ondée printanière de la part du volatile. « Tout ça pour un oiseau de malheur ? Et bien merde, alors, c’est pas le pot, ça… »

Puis, il perça d’une dague effilée et empoisonnée la vilaine bedaine de l’outrecuidant plumier, qui ne trouva subitement plus rien à dire. Le Roi quitta ensuite la tour, l’air sombre. Personne n’osa le tirer de ses pensées pour l’avertir que le château brûlait, suite à une malencontreuse maladresse lors du pillage, mais il s’en sortit miraculeusement indemne. Il demanda soudain à voir son vieux scribe.

« Dis-moi, scribe, qui était au courant que mon armée et moi-même chevauchions en direction de Beskarbo, déjà ?

—         Et bien à vrai dire, peu de gens. Vous n’avez pas vraiment pris le temps d’envoyer des faire-part, voyez-vous. Auriez-vous désiré que je le fasse ? Je peux peut-être encore me rattraper ?

—         Non, non, pas la peine. On va plutôt dire que nous ne sommes jamais venus ici, ok ? Attends, j’ai mieux ! On va aller dans le duché voisin, celui de mon cousin Eude, et on va un peu le saccager et piller quelques-unes de ses villes. Je ne l’aime pas, de toute façon, avec son air prétentieux.

—         Mais sous quel prétexte, ô mon Roi ?

—         Voyons, n’est-ce pas évident ? Bien que nous ayons chevauché à bride abattue pour venir secourir notre bon Comte Baltian, le plus aimé de nos vassaux, nous n’avons pu que constater l’effroyable scène de carnage laissée derrière elles par les armées de ce détestable Eude.

—         Ô, oui, je comprends, mon Roi. C’est entendu. Les avis de juste rétribution seront envoyés à l’ensemble de vos vassaux dès ce soir.

—         C’est exactement cela, je suis ravi de votre expertise à me comprendre à demi-mot, Scribe !

—         Merci, mon Roi. Permettre-vous que je vous laisse, à présent, mon Roi ? Un lourd travail de copie m’attend.

—         Faites, faites. Mes soldats et moi-même allons festoyer pour nous donner chance et courage. Les combats seront rudes contre cet eunuque de Eude. Mais j’ai confiance. La justice est de notre côté, et Dieu nous apportera force et courage ! »

Sur ces mots, le bon Roi Tarin ordonna à ses Généraux d’aller fouiller un peu les cendres du château. Il ne faudrait pas que l’armée manque de victuailles. Ce soir, le vin coulerait à flot, car demain la victoire serait leur !

Hourra pour le Roi Tarin, Hourra pour le Roi Tarin !!!

Thème imposé:

Un château, une invasion

Contrainte supplémentaire: Syndrome de Gilles de La Tourette

Publicités