Absurde

[Apparté]

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[FIN d’apparté]

***

Absurde…

Lorsque l’officier Charles Gym m’appela pour me dire qu’ils avaient trouvé le corps d’une jeune femme ressemblant à ma fille, Mélody, je fus saisie d’une caricature d’espoir. Car à mesure que le temps passait, j’avais le sentiment grandissant d’être le personnage principal d’une mauvaise comédie. Il fallait que ça cesse.

D’une manière ou d’une autre.

Ils passèrent me prendre en bas de l’immeuble et je montais sans un mot dans la voiture banalisée – une Ford d’un autre âge – appartenant à l’officier Gym. J’avais les jambes en guimauve et mon cœur cognait à coups redoublés contre mes tempes, m’assourdissant presque.

L’idée « d’identifier » – comme ils disent – un corps sans vie me révulsait. La possibilité qu’il s’agisse de ma fille était absurde.

Sur la route, Gym alluma le poste radio et de la musique pop envahit l’habitacle, me détournant de mes sombres pensées. Pas longtemps, hélas. Le temps que nous parvenions à la plage sur laquelle la « découverte » avait été faite, la première chanson était revenue à dix reprises sur les ondes.

Inévitablement, je songeais à nouveau à Mélody, à son sourire la dernière fois que nous nous étions dit « au revoir ». Elle ne m’avait pas dit, alors, qu’elle avait rencontré quelqu’un. Je me souviens encore du terme clinique utilisé par les policiers :

« Votre fille entretenait une liaison avec un homme âgé rencontré sur internet ».

Ma fille avait un côté mièvre, mais elle n’était pas stupide. Je lui avais parlé des dangers d’internet. Dès lors, les tentatives d’explications de l’officier Gym ne résonnèrent à mes oreilles que comme un soporifique baragouinage.

Quelque chose avait dû contraindre Mélody à voir cet homme, s’il existait réellement, ce dont je commençais à douter. De toute façon, tout cela m’était égal. Je voulais juste en finir.

« Drague sur internet, rencontre à l’insu des parents, rapt. Meurtre ? Navré, ma petite dame, mais c’est classique. »

À force d’entendre cette litanie Abracadabrantesque, je connaissais par cœur le refrain de leur maudite chanson. J’imagine qu’ils espéraient justifier ainsi le fait de ne pas déployer plus d’efforts pour la retrouver vivante !

Comme pris d’une soudaine inspiration, le ciel se mit à pleuvoir. À verse. Gym actionna ses essuie-glace. Les balais grincèrent sur les vitres sales de la vieille Ford. On tombait de cliché en cliché. Ce n’était plus une comédie, mais un navet ou un roman de gare à un euro. C’en était louche.

Non, décidemment, je n’imaginais pas ma fille amoureuse d’un quadragénaire ou en train de batifoler avec un homme qui aurait pu être son grand-père. C’était absurde. J’allais forcément me réveiller.

Lorsque nous arrivâmes enfin à la fameuse plage, Gym me fit descendre sans un mot. Puis, il me guida jusqu’au cordon jaune tendu entre des piquets : « ne pas dépasser, enquête en cours ». Gym le souleva pour m’aider à le franchir. Quelques mètres plus loin, un policier en uniforme – c’était la première fois que je le voyais – discutait avec une femme aux mains gantées. Elle était à genoux et regardait quelque chose, au sol. Elle se releva à mon approche. C’est alors que je vis le corps recouvert d’un drap blanc.

Le policier inconnu ôta sa casquette.

— Mes condoléances, madame, me dit-il d’un air contrit.

Je ne supportais pas la pitié, surtout lorsqu’elle n’avait pas lieu d’être.

— Tout cela est ridicule. Ma fille doit sûrement m’attendre à la maison ! je répliquais.

L’autre ne répondit rien. Il se détourna. Je m’avançais.

La femme – elle me dit être médecin légiste –souleva un coin du drap et je reconnus le visage.

C’était elle. Ma fille chérie, mon adorée.

Mélody.

Je me recroquevillais. Des larmes inondèrent mes yeux, puis mon visage.

— Ce n’est pas vrai. Dites-moi que c’est un cauchemar. Ce n’est pas elle. Non !

Un flot de paroles jaillit hors de ma bouche sans que je puisse rien faire pour le stopper.

Après ça, je me souviens encore du contact du sable froid et humide contre ma joue, puis plus rien.

Je me suis réveillée dans une chambre d’hôpital trois jours plus tard, le visage toujours ruisselant, avec cette question lancinante tournant en boucle dans ma tête :

Pourquoi elle ?

 

FIN

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture. Je les ai presque tous placés « dans l’ordre d’apparition » ! 🙂

Espoir / Guimauve / Comédie / musique / plage / liaison / mièvre / baragouinage / égalité / classique / chanson / inspiration / balai / (essuie-glace : facultatif) / navet / louche / roman / abracadabrantesque (facultatif) / amoureux(se) / batifoler.

Les plumes d'Asphodèle

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Comme un sentiment de manque, en automne…

Bonjour tout le monde !

[Apparté]: vous aimez la science-fiction? N’hésitez pas, l’épisode 1 du « Chant de l’Arbre-Mère » est téléchargeable gratuitement sur les sites de la Fnac, d’Amazon et d’iTunes ! [FIN d’apparté]

***

Cette semaine, après 5 longs mois d’absence, l’atelier d’exercice en écriture d’Asphodèle reprend du service !

Je vous propose cette fois-ci un texte radicalement différent de ceux que je vous propose d’ordinaire. Point de magie, pas de fantastique, de la romance ! Etonnant, non?

Alors, pari réussi? C’est à vous de me le dire.

Comme un sentiment de manque, en automne…

Les feuilles d’automne volent sous le vent et je frissonne, indécise. Je me sens vide, incapable de me concentrer sur ce qui m’entoure. La forêt est pourtant belle, avec ses allées bordées d’arbres aux parures mordorées. Avant, j’avais l’habitude d’aborder cette période de l’année avec philosophie. Je prenais prétexte de cette petite mort de la nature pour réfléchir au sens de la vie et redonner ainsi un nouvel élan à ma propre existence. Aujourd’hui, le cœur n’y est plus.

Avant l’accident, avant ces douleurs qui, pendant trois longues années, me clouèrent au lit et me firent si souvent hurler à la mort, j’étais d’humeur légère. Je riais.

C’est bien loin, tout ça. J’ai changé.

Rageuse, je foule aux pieds les feuilles jonchant le sol.

Toi, Pierre Brûle, médecin français renommé, tu as franchi l’atlantique pour venir me sauver. Tu disais vouloir embellir ma vie et je t’ai fait confiance, mais tu m’as trahie ! Pourquoi a-t-il fallu que tu partes ?

Enfin quoi, as-tu idée de la force de mon amour pour toi ? Qu’aurais-je dû faire pour que tu me voies telle que j’étais, par-delà les ravages de ce mal qui me rongeait de l’intérieur ?

Tu avais trois fois mon âge, je crois, peut-être davantage. Je ne devais être à tes yeux qu’une gamine capricieuse. Seule ma « pathologie » t’intéressait, je l’ai vite compris. Tu ne voulais pas conquérir un cœur, mais vaincre la mort ! Alors, pendant plusieurs mois, tu as vécu chez nous et j’ai été ton unique patiente. Mon père te payait grassement et tu espérais devenir encore plus célèbre grâce à mon cas.

« On ne rencontre cette maladie que dans les livres », m’as-tu dit.

Pour finir, tu as guéri mon corps et je n’ai plus eu à subir ces coups de poignard incessants qui allaient me rendre folle, mais mon esprit s’est obscurci et mon jugement s’est altéré. Je ne me reconnais plus : à seize ans, je suis tombée amoureuse. De toi.

Il y a une semaine, jour pour jour, je t’ai entendu annoncer à mes parents que j’étais enfin « tirée d’affaire ». Plus tard, dans l’après-midi, tu as profité de mon sommeil pour partir comme un voleur. Je jurerais que tu m’as droguée. Inconsciemment, tu devais avoir peur que j’essaye de te retenir.

Ton départ me laisse dans une impasse. Ton apparition dans ma vie évoque en moi un trop bref interlude de poésie au milieu d’un océan de tortures. J’ai connu la plénitude en ta compagnie : j’avais soudain en moi un trop-plein d’émotions contradictoires et violentes qui ne m’accordait aucun répit. Cette énergie que tu avais instillée en moi, il fallait bien que j’en fasse quelque chose !

Mais peut-être es-tu marié ? Si ce n’est pas le cas, tu finiras par rencontrer quelqu’un, c’est inévitable. Hélas, le temps lui-même joue contre nous et ta fuite me laisse dans le dénuement le plus total.

Mais ne t’inquiète pas, je sais où te chercher. Coup de bol, ou signe du destin ? Un matin où j’étais au plus mal, pour me distraire, tu m’as décrit ta ville et révélé son nom : Maintenon, en France.

Je suis guérie, dis-je. Mais dès que je fais des efforts, la tête me tourne, je chavire. Je serai patiente. Assise sur les marches couvertes de feuilles aux reflets cuivrés de cet escalier en marbre rose, j’attendrai que les forces me reviennent. Tu aimais t’accouder à cette rambarde dont les courbes te paraissaient « suggestives ». Au fil des semaines passées en ma compagnie, tu as laissé en ces lieux plus que de simples empreintes. Me retrouver ainsi confrontée à « ton » escalier est un déchirement. Ce lien qui m’unit à toi, je ne l’ai quand même pas inventé ?

Dans mes pires cauchemars, je t’imagine debout dans un bus. Il t’emmène loin de moi. J’ai besoin de toi. Ne me demande pas de me rationner : je te veux et je t’aurai. Même si tu m’as abandonnée, je t’ai pardonné, mon Amour. Privé de toi, j’ai froid. Peut-être, lorsque je t’enlacerai, un peu de ta chaleur me gagnera-t-elle.

Me reconnaitras-tu seulement ?

FIN

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: je crois bien avoir utilisé tous les mots. 🙂

Frissonner, vide, humeur, plume, embellir, enfin, sommeil, drogué, impasse, poésie, torture, plénitude, trop-plein, youpi, énergie, absence, temps, dénuement, bol, idée, déchirement, bus, besoin, rationner, abandonné.

Les plumes d'Asphodèle

Mes vacances chez les grands

Grépain observa de tous côtés. Il s’était isolé dans une obscure ruelle et le risque était donc faible, mais on n’était jamais trop prudent : il ne fallait surtout pas qu’on le remarque.

Il fouilla dans ses poches pour en sortir la photo d’une abeille, d’un chat et d’un lama. Il les rangea dans sa boite à souvenirs et fourra le tout dans son sac à dos.

Puis, il fit craquer les articulations de ses poignets pour les assouplir. Il craignit soudain de ne plus savoir s’y prendre et sa joie à l’idée de revoir ses amis céda la place à un début de panique.

C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas, se raisonna-t-il. Mince, voilà que j’emploie leurs dictons. Il est temps que je rentre.

Il se concentra et ses mains décrivirent des arabesques dans les airs. De la fumée lui jaillit des narines et une lueur pourpre l’engloutit. Une seconde plus tard, il se tenait sur la place principale d’un village de campagne. Un petit homme au long nez s’approcha de lui.

— Salut, Hubnert ! s’exclama Grépain. C’est gentil de ta part d’être venu me chercher. Je comptais passer te voir, en plus.

Le dénommé Hubnert le salua à son tour, avant de s’esclaffer :

— Tu as encore oublié de te changer !

Grépain poussa un gémissement et exécuta une nouvelle série de moulinets avec les bras. Sa peau se fendilla comme une couche de mauvais vernis, sa taille décrut et son nez s’allongea.

— Comme ça, c’est beaucoup mieux, confirma Hubnert. Alors, ces vacances chez les humains ?

Grépain mit ses mains en porte-voix et souffla dedans. Une fumée bleutée sortit de sa bouche, passa entre ses doigts et se mua en une pipe en bois. L’objet ressemblait à s’y méprendre à une petite branche creuse se terminant par un bol évasé, destiné à contenir un mélange d’herbes et de combustible. Grépain cligna des yeux et une langue de feu dansa au bout de son pouce droit. Il croqua l’embout de sa pipe et inspira à petits coups pour la faire partir. Lorsqu’il eut humé quelques bouffées avec un plaisir évident, il répondit à Hubnert :

— C’était formidable ! Je me suis évadé. Pour une fois, je n’ai pas payé de guide et j’en suis heureux : j’ai découvert des trésors dont il faut absolument que je te parle. En plus, j’ai fait quelques petites courses. Je suis fou de leur chocolat et de leur caramel ! Leur monde est trop grand, mais l’absence de magie a un bon côté : c’est reposant. Par contre, je ne pourrai pas y vivre. J’admire la façon dont ils parviennent à se passer des sortilèges, ils ont bien du courage. Même pour faire de la couture ou raccommoder leurs habits, ils emploient des moyens mécaniques. Je ne sais pas si tu peux imaginer ça, mais ils ont besoin de pelotes de fils pour confectionner leurs vêtements ! Je ne dirai rien de ce qu’ils arrivent à faire avec des allumettes : c’est de la folie. Le seul problème c’est que pour acquérir le moindre petit objet, là-bas, il faut raquer. Voyager sur Terre, ça coûte un paquet de thunes et ça devient de plus en plus difficile de changer des pièces d’or contre les monnaies locales. Le dernier jour, j’ai voulu acheter un exemplaire de playboy, mais je n’avais plus d’argent humain sur moi. J’en aurais pleuré.

— Ce sera pour une prochaine fois. En tout cas, tu n’as pas perdu tes mauvaises habitudes.

Grépain fixa Hubnert sans comprendre, jusqu’à ce que son ami pointe sa pipe du doigt.

— Ah, ça ! Crois-moi, c’est toujours mieux que leurs clopes. Mais ne t’inquiète pas : je n’utilise plus de tabac, je le remplace par une sélection d’herbes aromatiques. Du 100 % naturel !

La montre de Grépain vibra à son poignet. Un petit démon en jaillit et se posa sur le nez du lutin.

— Au boulot !

— Déjà ? Bon, quand faut y aller…

Grépain soupira et claqua des mains. L’instant après, il disparaissait dans un grondement de tonnerre. Resté seul, Hubnert s’attabla à un pub et commanda un verre de limonade d’importation humaine.

— Santé !

FIN

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: il me manque deux mots, cette fois-ci. « amour » et « logiciel »

Feu, chocolat, pelote, courage, croquer, branche, pleurer, folie, logiciel, admiration, couture, s’évader, play-boy (ou playboy), abeille, clope, plaisir, raquer, tunes (ou thunes), caramel, articulations, céder, raccommoder, vernis, allumette, amour, courses (dans le sens de shopping),  tonnerre

Les plumes d'Asphodèle

La naissance d’une fée — épisode 2 / 2

Bonsoir !

Comme son titre l’indique, ce texte fait suite à « la naissance d’une fée – épisode 1/2« .

Pour rappel, j’avais écrit l’épisode 1 dans le cadre de l’atelier d’exercices d’écriture des Plumes d’Asphodèle. Il y a un nouvel atelier cette semaine, mais les mots étaient trop éloignés de l’univers « fantasy » pour que je puisse les exploiter pour conclure mon histoire de la naissance d’une fée. J’ai donc décidé d’écrire cette suite « hors atelier ».

Mais ne vous inquiétez pas ! J’écrirai AUSSI un texte pour les plumes, en utilisant les mots de la semaine. 🙂

Mais à présent, place au texte ! Je vous souhaite une bonne lecture, ainsi qu’une bonne soirée:

La naissance d’une fée, épisode 2/2

Après s’être réceptionnée à quelques mètres de Livianne, l’arachaure rejeta la tête en arrière pour émettre une série de claquements secs. Elle se précipita ensuite sur un premier œuf qu’elle transperça de ses crocs. Des bruits de succion se firent entendre et la fée assista, impuissante, au festin de la femme-araignée. Après quelques instants, la créature envoya la coquille se briser contre un rocher. Un embryon inerte, presque un bébé, glissa sur l’herbe. Il ne fallut que quelques secondes à la prédatrice pour le déchiqueter entre ses mandibules, ne laissant derrière elle qu’un cadavre mutilé.

L’arachaure tourna alors son attention vers un second œuf et le massacre se poursuivit ainsi de longues minutes avant que Livianne ne parvienne enfin à se redresser sans être prise d’un malaise. Le spectacle atroce des carcasses des nouveau-nés l’emplit de désespoir. Pourtant, l’un des œufs n’avait pas encore subi la faim dévorante de l’araignée et Livianne sentit ses forces lui revenir. Elle battit des ailes, s’enveloppa d’un écran de poussière magique et harangua son ennemie. Celle-ci se dirigeait déjà vers l’ultime survivante de la couvaison.

— Celui-là, tu ne l’auras pas, monstre !

L’arachaure tourna ses yeux de braise vers l’imprudente qui osait lui tenir tête. Elle émit un long crissement, fit quelques pas sur le côté, en arrière, puis bondit sur Livianne, passant à l’attaque sans crier gare. La fée s’envola au dernier instant, esquivant avec agilité les crocs mortels de son adversaire. La créature se retrouva immergée dans la poussière de Livianne. Celle-ci mit ses mains en porte-voix devant sa bouche et souffla dedans. Un vent puissant se leva, renforçant la magie qui entourait l’arachaure. Une multitude d’entailles ensanglantèrent son corps et elle cria de douleur. Ses jambes ployèrent sous son propre poids et il sembla qu’elle allait succomber, mais elle se propulsa vers le haut avec l’énergie du désespoir. Un long fil jaillit de son abdomen pour s’enrouler autour d’une branche d’arbre. En un éclair, l’araignée était hors d’atteinte. Ses yeux se fixèrent sur Livianne, qui hésita un instant de trop et ne put échapper à la toile que l’arachaure projeta tout à coup dans sa direction.

Ses ailes engluées, prisonnière d’une gangue plus solide que du métal, la fée vint s’écraser à terre, la tête la première. Lorsqu’elle rouvrit les paupières, un voile noir lui obscurcissait le champ de vision et ses tempes battaient sous l’effet d’une atroce souffrance. Les mâchoires de l’araignée se refermèrent dans son cou et Livianne vomit, sans rien pouvoir faire pour s’en empêcher. Vaincue, elle se détendit, tandis que sa prédatrice s’apprêtait à lui donner le coup de grâce. Mais au tout dernier instant, une violente bourrasque se saisit de la créature et de sa proie et les expédia en l’air.

Livianne crut qu’elle allait percuter le sol, mais un filet invisible la soutint et la déposa sur l’herbe avec douceur. Puis, des mains la délivrèrent de la toile qui l’enserrait. Lorsqu’elle reprit conscience, plusieurs fées l’entouraient. Elle voulut se relever, mais ses jambes la trahirent et elle s’écroula tel un pantin sans fil. Ses sœurs la fixèrent, au désarroi. L’une d’elles s’approcha et recouvrit Livianne de sa poussière. Elle se sentit mieux, un instant, mais le froid glacial qui s’insinuait peu à peu dans ses membres refusa de céder du terrain. Au contraire, il s’étendit aux ailes, qui retombèrent à terre. Livianne tenta de les faire battre, une fois, deux fois, mais en vain.

Je vais mourir ?

Au moment où elle comprit enfin ce qui lui arrivait, elle vit le corps désarticulé de l’arachaure : la créature gisait à côté de l’œuf resté intact. Livianne rassembla ses dernières forces et rampa dans sa direction. Interloquées, ses sœurs l’accompagnèrent, lui faisant sans s’être concertées une procession funèbre empreinte de respect et de discrétion.

Procédant par étapes pour s’économises, Livianne longea le cadavre de l’araignée. Celle-ci semblait l’observer. Si elle avait tendu le bras, Livianne aurait pu la toucher, mais elle se contint. Au contraire, se détournant de celle qui l’avait brisé, elle continua sa lente progression jusqu’à atteindre l’unique survivant du massacre. Prise d’une soudaine impulsion, elle enlaça l’œuf et pleura en silence.

Les sœurs de Livianne chuchotèrent, mais elles ne firent rien pour empêcher ce qu’il advint ensuite. Car peu à peu, les larmes de Livianne se changèrent en un diamant aux mille facettes.

— Un joyau-âme, murmura l’une des fées, empli d’une secrète admiration pour la mourante.

Comme la vie quittait Livianne, l’étoile pénétra l’œuf. Après quelques instants, une douce lueur le baigna de l’intérieur et la forme qu’il renfermait s’agita. Des fissures s’étendirent à sa surface et il s’ouvrit soudain. Le nouveau-né se retrouva allongé sur le sol et il leva les mains vers le ciel en gazouillant. Deux paires d’ailes chatoyantes et dorées se déployèrent dans son dos et lui firent un cocon de lumière. Seuls ses yeux, aux prunelles violettes, demeurèrent visibles au travers de ses élytres.

L’une des sœurs qui avaient tenté de sauver Livianne s’approcha de l’enfant-fée. En quelques battements d’ailes, elle l’enveloppa d’une fine poussière pour lui souhaiter la bienvenue.

— Tu t’appelleras Luynivianne, car Livianne t’a protégée. Tu es désormais une féérique. Le joyau-âme confié à ta garde a développé le don que tu renfermais en toi, qui semblait pourtant prêt à s’étioler avant même ta naissance. Mon nom est Dranil et je ferai tout pour te montrer la voie, jusqu’à mon départ pour les rives de la mort.

L’enfant-fée regarda la femme qui venait de parler, puis elle lui sourit et lui tendit les mains. Dranil se pencha en avant et l’enlaça.

Le cycle de la vie continuait sur sa lancée, imperturbable.

 FIN

La naissance d’une fée – épisode 1/2

Bonsoir tout le monde !

En préambule de ce texte, j’ai deux informations importantes à vous communiquer:

1/  Aujourd’hui même s’est ouvert un événement d’un genre nouveau, j’ai nommé une « foire aux cadeaux de l’auto-édition ». Cet événement est ouvert à tous: auteurs autant que lecteurs.

J’ai d’ores et déjà partagé deux articles sur le sujet sur mon blog, à savoir ici et ici.

En tant qu’auteur, il s’agit de proposer un cadeau (un livre numérique gratuit ou à prix réduit, par exemple) en échange de l’inscription d’un lecteur à sa newsletter. La mienne est accessible en cliquant ici, incidemment.

En tant que lecteur, il s’agit donc, en échange de lectures gratuites ou à prix réduit, de confier une adresse mail à un auteur. De nombreux genres différents seront réunis. Ce n’est pas spécifiquement un événement SF, ou fantasy: il y aura de tout.

Pour avoir une idée du cadeau que je propose (en l’occurrence, c’est de la science-fiction), cliquez ici.

En synthèse, il s’agit de recevoir, chaque mois dans votre boite mail, chacun des 7 épisodes que comporte ma prochaine publication en tant qu’auteur indépendant. C’est à dire: le chant de l’Arbre-Mère. La publication du premier épisode est prévue le 15 juin prochain.

Pour vous faire une idée du type d’histoire dont il s’agit, vous pouvez lire le tout premier épisode en prépublication hebdomadaire (chaque vendredi), ici.

2/ Concernant le texte partagé ce mois-ci dans le cadre de l’Atelier d’Asphodèle, et si vous avez du mal à visualiser ce qu’est un Byzante ou une Arachaure, je vous suggère (mais ce n’est pas obligatoire pour comprendre le texte, je pense), de vous rendre ici. Vous trouverez dans cet article une description sommaire de ce que sont ces charmantes bestioles.

 

Mais à présent, place au texte ! Je vous souhaite bonne lecture. 🙂

Pour info, il pèse 700 mots tout rond, titre et (à suivre) compris.

 

La  naissance d’une fée, épisode 1/2

Livianne voletait d’œuf en œuf, avec la velléité de bien faire. Elle guettait de ses yeux en amande l’éphémère étincelle de magie annonçant une éclosion. Elle espérait être la première à la déceler, cette fois-ci. À cette idée, ses ailes vibrèrent d’excitation. Leurs nervures relâchèrent une pincée de pouvoir et des volutes roses envahirent la crèche.

— Tu ne pourrais pas te contenir un peu ? la gourmanda Nôvi, l’une de ses sœurs.

La joie de Livianne était contagieuse : Nôvi lui sourit et s’approcha d’elle en virevoltant. Les deux fées entamèrent une valse à laquelle se joignirent les autres nourrices. Le bonheur d’aider un enfant-fée à prendre son envol surpassait cent fois le déplaisir de l’attente qui précédait. Mais entre-temps, tous les prétextes étaient bons pour se détendre ! Sauf incident gravissime, il était écrit que l’ambiance serait festive.

À cet instant, elles ne savaient pas de quel être en devenir elles seraient responsables : cela serait décidé lors d’une grande cérémonie. Pour le moment, elles lorgnaient toutes avec envie sur les œufs les plus lumineux. Les autres donneraient probablement naissance à des sylphides, non à des fées. Elles se verraient confiées à leurs pairs et recevraient de leur part tout l’amour qu’elles méritaient, bien qu’appartenant à une espèce dénuée de pouvoirs féériques.

À bout de souffle, Livianne se laissa retomber au sol. Une vibration sourde la mit en alerte. Elle avait déjà ressenti un tel trouble lors de son dernier voyage via l’interstice, jusqu’à la ville de Maechanicka, sur la planète des humains. Là-bas, cela annonçait le passage du tramway, cet étrange serpent d’acier hantant les souterrains de la cité de métal. Mais ici…

Une légère brise se leva, enveloppant la crèche dans une épaisse purée de pois…

— Un troupeau de Byzantes ! s’écria une fée.

Son visage couturé de rides se plissait de peur. Bientôt, les Byzantes piétineraient la crèche sans même ralentir leur course. Il reste trop peu de temps, songea Livianne, désespérée. Elle se précipita sur un œuf, mais une nourrice la devança et quitta la crèche à tire d’ailes, suivie par plusieurs de ses sœurs.

Pendant ce temps, les élytres de Livianne viraient déjà chocolat. Elle se savait allergique aux poils de Byzantes, au point de risquer de perdre une partie de ses pouvoirs voire de ne plus pouvoir voler si elle ne fuyait pas !

Livianne secoua ses ailes pour leur faire recouvrer leurs couleurs naturelles. Elle aurait besoin de toutes ses forces pour faire ce qu’elle avait en tête. Autour d’elle ne restaient plus que les œufs les plus petits : ils étaient pâles, mais ils contenaient ou une âme endormie et elle voulait toutes les sauver.

En se concentrant, Livianne modela la poussière féérique qui s’écoulait de ses élytres pour en envelopper les œufs. Puis, faisant appel à toute sa magie, elle les souleva de terre. Ils étaient nombreux et Livianne craignit qu’elle avait n’y arrive pas sans aide. Malheureusement, elle était la dernière fée présente : dans la confusion, les autres l’avaient oubliée. Alors, Livianne rassembla ses forces et sortit de la crèche tant bien que mal. Alourdie par son fardeau, elle sentit qu’elle ne pourrait tenir longtemps à ce rythme.

Le front creusé par l’effort, elle s’envola avec l’idée de se tapir dans les broussailles, à l’orée du bois le plus proche. Il se trouvait à moins de dix mètres, mais le troupeau lui tomba dessus avant qu’elle ne l’atteigne. Elle rebondit sur la carapace pelucheuse de l’une de ces créatures improbables aux pattes d’insectes, au corps de buffle et à la trompe de tapir. Elle ne contrôlait plus son vol, mais elle s’acharna à protéger les œufs jusqu’au bout, priant qu’Inusiel lui vienne en aide.

Lorsqu’elle rouvrit les paupières, elle était allongée sur un tapis de mousse et les œufs l’entouraient, intacts.

Elle tenta de se relever, mais se sentit mal et retomba en arrière. Son regard fut alors attiré par un mouvement, au-dessus d’elle. Une arachaure aux crochets luisants de poison se laissait descendre le long de son fil, depuis la branche la plus proche. La créature affamée fondit sur les œufs, sans prêter la moindre attention à Livianne…

(à suivre)

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: il me manque deux mots, cette fois-ci. « censure » et « baiser »

Attente, allergie, velléité, brise, espérance, étincelle, écrire, déplaisir, censure, enfant, gourmandise, première, tramway, rides, éphémère, envie, amour, voyage, peluche, chocolat, tapir (l’animal ou le verbe au choix), envol, baiser (dans le sens que vous voulez), vibrer, volutes, valser.

Les plumes d'Asphodèle

L’accueil d’une nouvelle fée…

Hello ! Des nouvelles de votre serviteur Pascal Bléval: j’ai déposé cette semaine, auprès de l’Urssaf, une demande de création de micro-entreprise. Je serai donc, sous 2 à 3 semaines, l’heureux détenteur d’un code SIRET d’auteur auto-entrepreneur et auto-publié. 🙂 Avec toutes ces autos, j’espère bien aller très, très, très loin ! Il ne reste plus qu’à m’approvisionner en carburant, c’est à dire en lecteurs. Hé oui, c’est de vous que je parle ! 😉

Au sommaire d’aujourd’hui: des fées !

Pour information: le texte que je vous propose aujourd’hui pèse 563 mots (selon word).

Présentation du texte :

Cette fois encore, ce sera un texte tiré de mon univers des Terres Sombres. Mais en nettement plus calme, en revanche. Plus aérien et détendu. Découvrez les fées Imdrasil, Luynivianne et Marlissa. Observez-les attendant la venue de Bérune, le quatrième et dernier membre de leur groupe.

Bonne lecture !

 

L’accueil d’une nouvelle fée…

 

La douceur du printemps désertait peu à peu les plaines environnantes, remplacée par l’implacable chaleur d’un début d’été précoce. Tirée de son sommeil par quelques notes de musique, Imdrasil déplia ses ailes translucides veinées d’or et sortit de son cocon de nuit en s’étirant avec volupté. Elle quittait toujours à regret cet édredon pelucheux qui l’enveloppait de tendres caresses lorsqu’enfin le soleil se couchait. Au petit jour, le plus souvent, l’esprit de la jeune fée s’accrochait avec paresse aux ultimes lambeaux de ses rêveries. C’était comme une renaissance chaque jour renouvelée, avec toutes les promesses de peines et de douleurs, mais également de joies et de découvertes, que cela impliquait.

Les paupières d’Imdrasil clignèrent et s’ouvrirent, révélant deux pupilles d’un pourpre sombre parsemé de gouttelettes d’or fin. Elle se passa une main dans sa chevelure brune tissée de discrets reflets carmin, puis secoua la tête pour tenter de se remettre les idées en place.

Ce matin, les songes d’Imdrasil faisaient échos à l’air joué par Marlissa, sa voisine au sein de l’Arbre-Monde. Les tonalités vaporeuses de la musique se paraient d’un fort désir de calme et de tranquillité. Imdrasil aurait aimé faire un peu plus longtemps sa bernard-l’hermite, mais l’appel était irrésistible. Elle s’approcha de l’une des cloisons de sa cellule et y apposa une main. D’elles-mêmes, ses ailes se rabattirent sur son corps nu aux formes généreuses et l’enveloppèrent avec la douceur et la légèreté d’une nuisette.

La paroi s’écarta devant Imdrasil, lui céda le passage. De l’autre côté, Luynivianne, la dernière arrivée dans l’Arbre-Monde, virevoltait avec insouciance et dans le plus simple appareil autour de Marlissa. Les fins cheveux bruns de la jeunette scintillaient d’éclats bleutés comme ils accrochaient les premiers rayons du soleil. Ils illuminaient et réchauffaient l’intérieur de la cellule de Marlissa au travers d’une large fenêtre donnant sur l’extérieur.

L’atmosphère était saturée par un sentiment de liberté. L’urgence de la semaine passée, lorsqu’il avait fallu préparer le cocon de Luynivianne, avait disparu. Leur petit univers avait retrouvé sa stabilité coutumière. Pourtant, aujourd’hui encore, ils accueilleraient une nouvelle sœur. La Reine Miluine les en avait averties, quelques jours plus tôt, par l’intermédiaire d’une cigogne annonciatrice : « Deux sœurs vous seront données à huit jours d’intervalle. Nous comptons sur vous pour veiller sur elles avec attention et amour. L’une d’elles se nomme Luynivianne. Elle est fort jeune, mais son pouvoir est déjà très prometteur. L’étoile de la seconde pourrait vous apparaître fort pâle en comparaison, mais ne vous y fiez pas : Bérune saura nous surprendre et nous ravir par ses exploits, nous n’en doutons pas. Luynivianne sera l’adret et Bérune l’ubac, mais toutes deux sont nées fées et à ce titre, précieuses à nos yeux. »

Après avoir délivré son message, la cigogne était repartie dans un grand battement d’ailes et un déluge de plumes blanches.

Imdrasil se rapprocha de la fenêtre et Luynivianne se posa à côté d’elle.

— De quoi elle a l’air, Bérune, dis ? Elle est gentille ? Tu la connais ?

— Je l’ignore, Luy. Je suis comme toi : je ne l’ai encore jamais vue. Mais ne t’en fais pas : elle sera bientôt là.

Pour oublier son impatience, Luynivianne retourna en riant jouer auprès de Marlissa. Imdrasil laissa ses pensées vagabonder, observant le lent défilement des nuages dans le ciel.

À quoi ressembles-tu, Bérune ? Serons-nous amies ? Viens vite, je t’attends !

FIN

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: je crois bien avoir utilisé tous les mots. 🙂

Douceur, printemps, déserter, sommeil, chaleur, renaissance, air, bernard-l’hermite, édredon, paresse, plume, aile, volupté, insouciance, liberté, vaporeux, virevolter, cigogne, nuisette, ubac, univers, urgence.

Les plumes d'Asphodèle

Le choc des Titans

Pas de robots, cette fois-ci, ni de créatures mystérieuses jaillies de nulle part. Seulement une lutte à mort entre deux hommes que tout oppose. Bonne lecture !

Pendant que j’y pense : ces personnages sont tirés d’une futur série de fantasy se déroulant dans l’univers de « Terres Sombres ».

 

Le choc des Titans

 

De là où je me tenais, je pouvais admirer l’ensemble du champ de bataille, ou presque. Les feus grégeois que nous avions lancés sur les troupes ennemies parsemaient la plaine de tâches rougeoyantes. Le tableau était fort agréable à contempler, je dois dire, et à juste titre : nous n’avions pas ménagé nos efforts pour déloger les racailles keshks de leur singulier abri de ferraille et de rocaille. Espéraient-ils nous voir gentiment contourner leur campement et risquer ainsi d’être pris à revers ? Certainement pas. Le gâteau était trop beau, il eut été impensable de ne pas nous en tailler quelques savoureuses parts à grands coups de piques !

J’avais établi le quartier général de campagne au sommet d’une colline admirablement bien située et, depuis, j’observais : le plus gros des combats se déroulait en contrebas de ma position. Les estafettes allaient et venaient entre ma tente et la plaine, diffusant mes ordres avec un timing impeccable.

Au bout de plusieurs heures de lutte acharnée, plusieurs guerriers keshks se frayèrent un chemin à travers ma garde personnelle pour s’en prendre directement à moi. Ce n’étaient certes pas les premiers à tenter semblable opération. Autour du feu de camp que j’avais peiné à allumer, tellement le petit bois était humide dans la région, le sol était jonché du cadavre de mes précédents adversaires.

Cette fois, un seul keshk s’avéra capable de gravir la forte pente qui menait jusqu’à moi. Je finissais tout juste de nettoyer les sillons sanglants qui avilissaient ma lame. Je la remis au fourreau et me tins sur mes gardes, paré à toutes éventualités. Enfin, le keshk se hissa à ma hauteur. C’était un géant, même en vertu des critères — pour le moins élevés — de son peuple. Je le saluais d’un bref geste de la main et l’accueillis comme il se doit :

— Prépare-toi !

Ce n’était pas une question, bien sûr, plutôt un avertissement. Il ne m’a pas écouté. Certain de sa supériorité, il n’a pas daigné lever sa garde. C’était une brute sans cervelle, je m’en étais rendu compte. Il avait beau me dépasser de deux bonnes têtes, avec des muscles à faire pâlir d’envie tous les hercules de foire de la planète, il combattait sans grâce ni recherche. Aucun esthétisme, pas la moindre souplesse dans ses gestes. Et il avait le culot de venir à moi sur le champ de bataille ? De me défier ? Les cons, ça ose tout, décidément…

Mais après tout, si son souhait était de m’offrir sa tête sur un plateau, je n’allais tout de même pas me défiler ?

J’inspirais, puis expirais à plusieurs reprises pour évacuer le début de tension que je sentais naître en moi. Il empoigna sa hache, se pencha légèrement en avant et prit appui de ses deux pieds dans la boue mêlée de sang de mes précédents adversaires. On aurait dit un taureau prêt à charger, l’écume aux lèvres. Il l’ignorait sans doute, mais il était désormais totalement à ma merci. L’imbécile !

Il s’avança d’un pas dans ma direction, puis d’un autre, son arme dérisoire brandie tel un étendard. L’heure n’était plus à la réflexion. Nous n’étions plus que deux hommes avec un seul et même objectif en tête : survivre. Et cela passerait immanquablement par la mort de notre vis-à-vis. Par habitude plus que par nécessité, je m’assurais que ma lame coulisserait sans heurt au moment de frapper. Ne rien laisser au hasard.

— Mon nom est Rasmussen Barbakar ! Je suis chef de clan du pays Keshk. Aujourd’hui, tu périras de ma main !

L’attitude de mon adversaire me surprit. Je ne m’attendais pas à ça, de la part d’un vulgaire barbare inculte. Je me présentais à mon tour, par pure courtoisie.

— Je suis le Sarak commandeur Gashark, originaire de Kesha la grande, capitale de l’ouest des terres mussilines. Mais je crois que tu te trompes sur un point : c’est ta vie qui prendra fin ce jour, non la mienne.

L’autre ne fit pas mine d’avoir compris le message. Il abattit sa hache sur moi dans un geste d’une brutale efficacité. J’esquivais d’un bond sur le côté, fit une roulade et me redressait aussitôt sur mes pieds. Le keshk ne perdit pas un instant et fonça sur moi à la manière d’une bête enragée. Cette fois, j’étais prêt. Je m’écartais de la trajectoire de ce train fou d’un simple pas sur la gauche et laissait mon sabre à lame courbe tracer un sillon sanglant entre les côtes de mon adversaire.

Je savourais déjà ma victoire et portais mon regard en direction de la plaine. Un bruit sourd dans mon dos me fit sursauter : le keshk se remettait debout en s’aidant de sa hache. Il respirait avec difficulté et devait sentir sa fin arriver. Pourtant, il s’acharnait. Ce barbare préparerait-il son chant du cygne ? Voilà qui était inattendu, mais passionnant ! Une soudaine vague de plaisir et d’excitation me submergera Il y avait beau temps que je n’avais affronté un homme digne de ce nom.

— Vient donc, lâche, hurla le keshk dans un accès de rage. Attaque-moi, si tu l’oses !

Il éructa un crachat de glaire et de sang comme pour souligner son envie d’en découdre et leva à nouveau sa hache. Je pris la peine de remettre en place mon turban et de méditer sur la force exceptionnelle de ce barbare. Il ne paraissait pas le moins du monde affecté par sa blessure, qui en aurait pourtant jeté plus d’un au tapis, pour de bon.

Je m’élançais soudain en avant pour surprendre mon adversaire, franchissant en un instant la distance nous séparant. Je tentais une puissante attaque latérale, visant son flanc gauche, mais il para in extremis avec la hampe de son arme. Je tourbillonnais sur moi-même pour m’écarter de lui et me retrouvais dans son dos, prêt à frapper. Mais un coup violent porté à mon épaule m’expédia au sol. Dans un réflexe éclair, l’autre était parvenu à se tourner sur le côté pour me marteler de son poing.

Sonné, abasourdi, je me remis sur pieds et dressais ma lame. Le barbare ne me laissa pas le temps de reprendre mes esprits : malgré sa blessure, il était plus rapide que jamais. Où trouvait-il encore la force de se battre ? Il se précipita sur moi et m’empoigna par le col avant de me donner un coup de tête qui m’envoya bouler en arrière. Je me retrouvais sur le dos, à contempler le vol des oiseaux, haut dans les cieux. Étaient-ce des goélands ? Non, ce devaient plutôt être des vautours. Bientôt, ils pourraient se repaître du corps de milliers de guerriers, tombés au champ d’honneur. Je me secouais et sortais de ma torpeur. Est-ce ainsi que tu veux mourir, des mains d’une simple bête ?

Un râle sinistre s’échappa d’entre mes lèvres. De mon nez éclaté coulait un flot de sang qui m’étouffait à demi. Une douleur sourde m’emplissait le crâne et je ne parvins pas à me redresser. L’autre se pencha sur moi et m’apostropha, d’une voix rauque :

— J’ai pris une décision, figure-toi. Je suis sûr qu’elle t’étonnera : je vais te laisser vivre. Et tout le reste de ta misérable existence, tu porteras, gravé sur ta chair, la marque de ta faiblesse !

À cet instant, je m’aperçus que le keshk s’était saisi d’un tison incandescent, sans doute tiré de mon propre feu de camp. Il l’appliqua tour à tour sur mes deux joues et je hurlais sous la douleur, sans m’évanouir pour autant. L’air me manquait, des étincelles dansaient devant mes yeux, mais je demeurais conscient jusqu’au bout. Il me lâcha alors et je retombais en arrière.

— Tu es un homme mort, Rasmussen Barbakar. Je te pourchasserai jusqu’en enfer s’il le faut. Tu regretteras de m’avoir laissé vivre !

J’ignore si je proférais plus que des gargouillis, mais cette promesse, je la tiendrai. Tu paieras au centuple ce que tu viens de me faire subir, immonde chien des plaines !

Sur mon sang, sur mon âme, oui, je le jure !

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture. Pour une fois, j’en ai laissé un de côté: « hypocrite »:

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Les plumes d'Asphodèle