Absurde

[Apparté]

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[FIN d’apparté]

***

Absurde…

Lorsque l’officier Charles Gym m’appela pour me dire qu’ils avaient trouvé le corps d’une jeune femme ressemblant à ma fille, Mélody, je fus saisie d’une caricature d’espoir. Car à mesure que le temps passait, j’avais le sentiment grandissant d’être le personnage principal d’une mauvaise comédie. Il fallait que ça cesse.

D’une manière ou d’une autre.

Ils passèrent me prendre en bas de l’immeuble et je montais sans un mot dans la voiture banalisée – une Ford d’un autre âge – appartenant à l’officier Gym. J’avais les jambes en guimauve et mon cœur cognait à coups redoublés contre mes tempes, m’assourdissant presque.

L’idée « d’identifier » – comme ils disent – un corps sans vie me révulsait. La possibilité qu’il s’agisse de ma fille était absurde.

Sur la route, Gym alluma le poste radio et de la musique pop envahit l’habitacle, me détournant de mes sombres pensées. Pas longtemps, hélas. Le temps que nous parvenions à la plage sur laquelle la « découverte » avait été faite, la première chanson était revenue à dix reprises sur les ondes.

Inévitablement, je songeais à nouveau à Mélody, à son sourire la dernière fois que nous nous étions dit « au revoir ». Elle ne m’avait pas dit, alors, qu’elle avait rencontré quelqu’un. Je me souviens encore du terme clinique utilisé par les policiers :

« Votre fille entretenait une liaison avec un homme âgé rencontré sur internet ».

Ma fille avait un côté mièvre, mais elle n’était pas stupide. Je lui avais parlé des dangers d’internet. Dès lors, les tentatives d’explications de l’officier Gym ne résonnèrent à mes oreilles que comme un soporifique baragouinage.

Quelque chose avait dû contraindre Mélody à voir cet homme, s’il existait réellement, ce dont je commençais à douter. De toute façon, tout cela m’était égal. Je voulais juste en finir.

« Drague sur internet, rencontre à l’insu des parents, rapt. Meurtre ? Navré, ma petite dame, mais c’est classique. »

À force d’entendre cette litanie Abracadabrantesque, je connaissais par cœur le refrain de leur maudite chanson. J’imagine qu’ils espéraient justifier ainsi le fait de ne pas déployer plus d’efforts pour la retrouver vivante !

Comme pris d’une soudaine inspiration, le ciel se mit à pleuvoir. À verse. Gym actionna ses essuie-glace. Les balais grincèrent sur les vitres sales de la vieille Ford. On tombait de cliché en cliché. Ce n’était plus une comédie, mais un navet ou un roman de gare à un euro. C’en était louche.

Non, décidemment, je n’imaginais pas ma fille amoureuse d’un quadragénaire ou en train de batifoler avec un homme qui aurait pu être son grand-père. C’était absurde. J’allais forcément me réveiller.

Lorsque nous arrivâmes enfin à la fameuse plage, Gym me fit descendre sans un mot. Puis, il me guida jusqu’au cordon jaune tendu entre des piquets : « ne pas dépasser, enquête en cours ». Gym le souleva pour m’aider à le franchir. Quelques mètres plus loin, un policier en uniforme – c’était la première fois que je le voyais – discutait avec une femme aux mains gantées. Elle était à genoux et regardait quelque chose, au sol. Elle se releva à mon approche. C’est alors que je vis le corps recouvert d’un drap blanc.

Le policier inconnu ôta sa casquette.

— Mes condoléances, madame, me dit-il d’un air contrit.

Je ne supportais pas la pitié, surtout lorsqu’elle n’avait pas lieu d’être.

— Tout cela est ridicule. Ma fille doit sûrement m’attendre à la maison ! je répliquais.

L’autre ne répondit rien. Il se détourna. Je m’avançais.

La femme – elle me dit être médecin légiste –souleva un coin du drap et je reconnus le visage.

C’était elle. Ma fille chérie, mon adorée.

Mélody.

Je me recroquevillais. Des larmes inondèrent mes yeux, puis mon visage.

— Ce n’est pas vrai. Dites-moi que c’est un cauchemar. Ce n’est pas elle. Non !

Un flot de paroles jaillit hors de ma bouche sans que je puisse rien faire pour le stopper.

Après ça, je me souviens encore du contact du sable froid et humide contre ma joue, puis plus rien.

Je me suis réveillée dans une chambre d’hôpital trois jours plus tard, le visage toujours ruisselant, avec cette question lancinante tournant en boucle dans ma tête :

Pourquoi elle ?

 

FIN

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture. Je les ai presque tous placés « dans l’ordre d’apparition » ! 🙂

Espoir / Guimauve / Comédie / musique / plage / liaison / mièvre / baragouinage / égalité / classique / chanson / inspiration / balai / (essuie-glace : facultatif) / navet / louche / roman / abracadabrantesque (facultatif) / amoureux(se) / batifoler.

Les plumes d'Asphodèle

Comme un sentiment de manque, en automne…

Bonjour tout le monde !

[Apparté]: vous aimez la science-fiction? N’hésitez pas, l’épisode 1 du « Chant de l’Arbre-Mère » est téléchargeable gratuitement sur les sites de la Fnac, d’Amazon et d’iTunes ! [FIN d’apparté]

***

Cette semaine, après 5 longs mois d’absence, l’atelier d’exercice en écriture d’Asphodèle reprend du service !

Je vous propose cette fois-ci un texte radicalement différent de ceux que je vous propose d’ordinaire. Point de magie, pas de fantastique, de la romance ! Etonnant, non?

Alors, pari réussi? C’est à vous de me le dire.

Comme un sentiment de manque, en automne…

Les feuilles d’automne volent sous le vent et je frissonne, indécise. Je me sens vide, incapable de me concentrer sur ce qui m’entoure. La forêt est pourtant belle, avec ses allées bordées d’arbres aux parures mordorées. Avant, j’avais l’habitude d’aborder cette période de l’année avec philosophie. Je prenais prétexte de cette petite mort de la nature pour réfléchir au sens de la vie et redonner ainsi un nouvel élan à ma propre existence. Aujourd’hui, le cœur n’y est plus.

Avant l’accident, avant ces douleurs qui, pendant trois longues années, me clouèrent au lit et me firent si souvent hurler à la mort, j’étais d’humeur légère. Je riais.

C’est bien loin, tout ça. J’ai changé.

Rageuse, je foule aux pieds les feuilles jonchant le sol.

Toi, Pierre Brûle, médecin français renommé, tu as franchi l’atlantique pour venir me sauver. Tu disais vouloir embellir ma vie et je t’ai fait confiance, mais tu m’as trahie ! Pourquoi a-t-il fallu que tu partes ?

Enfin quoi, as-tu idée de la force de mon amour pour toi ? Qu’aurais-je dû faire pour que tu me voies telle que j’étais, par-delà les ravages de ce mal qui me rongeait de l’intérieur ?

Tu avais trois fois mon âge, je crois, peut-être davantage. Je ne devais être à tes yeux qu’une gamine capricieuse. Seule ma « pathologie » t’intéressait, je l’ai vite compris. Tu ne voulais pas conquérir un cœur, mais vaincre la mort ! Alors, pendant plusieurs mois, tu as vécu chez nous et j’ai été ton unique patiente. Mon père te payait grassement et tu espérais devenir encore plus célèbre grâce à mon cas.

« On ne rencontre cette maladie que dans les livres », m’as-tu dit.

Pour finir, tu as guéri mon corps et je n’ai plus eu à subir ces coups de poignard incessants qui allaient me rendre folle, mais mon esprit s’est obscurci et mon jugement s’est altéré. Je ne me reconnais plus : à seize ans, je suis tombée amoureuse. De toi.

Il y a une semaine, jour pour jour, je t’ai entendu annoncer à mes parents que j’étais enfin « tirée d’affaire ». Plus tard, dans l’après-midi, tu as profité de mon sommeil pour partir comme un voleur. Je jurerais que tu m’as droguée. Inconsciemment, tu devais avoir peur que j’essaye de te retenir.

Ton départ me laisse dans une impasse. Ton apparition dans ma vie évoque en moi un trop bref interlude de poésie au milieu d’un océan de tortures. J’ai connu la plénitude en ta compagnie : j’avais soudain en moi un trop-plein d’émotions contradictoires et violentes qui ne m’accordait aucun répit. Cette énergie que tu avais instillée en moi, il fallait bien que j’en fasse quelque chose !

Mais peut-être es-tu marié ? Si ce n’est pas le cas, tu finiras par rencontrer quelqu’un, c’est inévitable. Hélas, le temps lui-même joue contre nous et ta fuite me laisse dans le dénuement le plus total.

Mais ne t’inquiète pas, je sais où te chercher. Coup de bol, ou signe du destin ? Un matin où j’étais au plus mal, pour me distraire, tu m’as décrit ta ville et révélé son nom : Maintenon, en France.

Je suis guérie, dis-je. Mais dès que je fais des efforts, la tête me tourne, je chavire. Je serai patiente. Assise sur les marches couvertes de feuilles aux reflets cuivrés de cet escalier en marbre rose, j’attendrai que les forces me reviennent. Tu aimais t’accouder à cette rambarde dont les courbes te paraissaient « suggestives ». Au fil des semaines passées en ma compagnie, tu as laissé en ces lieux plus que de simples empreintes. Me retrouver ainsi confrontée à « ton » escalier est un déchirement. Ce lien qui m’unit à toi, je ne l’ai quand même pas inventé ?

Dans mes pires cauchemars, je t’imagine debout dans un bus. Il t’emmène loin de moi. J’ai besoin de toi. Ne me demande pas de me rationner : je te veux et je t’aurai. Même si tu m’as abandonnée, je t’ai pardonné, mon Amour. Privé de toi, j’ai froid. Peut-être, lorsque je t’enlacerai, un peu de ta chaleur me gagnera-t-elle.

Me reconnaitras-tu seulement ?

FIN

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: je crois bien avoir utilisé tous les mots. 🙂

Frissonner, vide, humeur, plume, embellir, enfin, sommeil, drogué, impasse, poésie, torture, plénitude, trop-plein, youpi, énergie, absence, temps, dénuement, bol, idée, déchirement, bus, besoin, rationner, abandonné.

Les plumes d'Asphodèle

La naissance d’une fée — épisode 2 / 2

Bonsoir !

Comme son titre l’indique, ce texte fait suite à « la naissance d’une fée – épisode 1/2« .

Pour rappel, j’avais écrit l’épisode 1 dans le cadre de l’atelier d’exercices d’écriture des Plumes d’Asphodèle. Il y a un nouvel atelier cette semaine, mais les mots étaient trop éloignés de l’univers « fantasy » pour que je puisse les exploiter pour conclure mon histoire de la naissance d’une fée. J’ai donc décidé d’écrire cette suite « hors atelier ».

Mais ne vous inquiétez pas ! J’écrirai AUSSI un texte pour les plumes, en utilisant les mots de la semaine. 🙂

Mais à présent, place au texte ! Je vous souhaite une bonne lecture, ainsi qu’une bonne soirée:

La naissance d’une fée, épisode 2/2

Après s’être réceptionnée à quelques mètres de Livianne, l’arachaure rejeta la tête en arrière pour émettre une série de claquements secs. Elle se précipita ensuite sur un premier œuf qu’elle transperça de ses crocs. Des bruits de succion se firent entendre et la fée assista, impuissante, au festin de la femme-araignée. Après quelques instants, la créature envoya la coquille se briser contre un rocher. Un embryon inerte, presque un bébé, glissa sur l’herbe. Il ne fallut que quelques secondes à la prédatrice pour le déchiqueter entre ses mandibules, ne laissant derrière elle qu’un cadavre mutilé.

L’arachaure tourna alors son attention vers un second œuf et le massacre se poursuivit ainsi de longues minutes avant que Livianne ne parvienne enfin à se redresser sans être prise d’un malaise. Le spectacle atroce des carcasses des nouveau-nés l’emplit de désespoir. Pourtant, l’un des œufs n’avait pas encore subi la faim dévorante de l’araignée et Livianne sentit ses forces lui revenir. Elle battit des ailes, s’enveloppa d’un écran de poussière magique et harangua son ennemie. Celle-ci se dirigeait déjà vers l’ultime survivante de la couvaison.

— Celui-là, tu ne l’auras pas, monstre !

L’arachaure tourna ses yeux de braise vers l’imprudente qui osait lui tenir tête. Elle émit un long crissement, fit quelques pas sur le côté, en arrière, puis bondit sur Livianne, passant à l’attaque sans crier gare. La fée s’envola au dernier instant, esquivant avec agilité les crocs mortels de son adversaire. La créature se retrouva immergée dans la poussière de Livianne. Celle-ci mit ses mains en porte-voix devant sa bouche et souffla dedans. Un vent puissant se leva, renforçant la magie qui entourait l’arachaure. Une multitude d’entailles ensanglantèrent son corps et elle cria de douleur. Ses jambes ployèrent sous son propre poids et il sembla qu’elle allait succomber, mais elle se propulsa vers le haut avec l’énergie du désespoir. Un long fil jaillit de son abdomen pour s’enrouler autour d’une branche d’arbre. En un éclair, l’araignée était hors d’atteinte. Ses yeux se fixèrent sur Livianne, qui hésita un instant de trop et ne put échapper à la toile que l’arachaure projeta tout à coup dans sa direction.

Ses ailes engluées, prisonnière d’une gangue plus solide que du métal, la fée vint s’écraser à terre, la tête la première. Lorsqu’elle rouvrit les paupières, un voile noir lui obscurcissait le champ de vision et ses tempes battaient sous l’effet d’une atroce souffrance. Les mâchoires de l’araignée se refermèrent dans son cou et Livianne vomit, sans rien pouvoir faire pour s’en empêcher. Vaincue, elle se détendit, tandis que sa prédatrice s’apprêtait à lui donner le coup de grâce. Mais au tout dernier instant, une violente bourrasque se saisit de la créature et de sa proie et les expédia en l’air.

Livianne crut qu’elle allait percuter le sol, mais un filet invisible la soutint et la déposa sur l’herbe avec douceur. Puis, des mains la délivrèrent de la toile qui l’enserrait. Lorsqu’elle reprit conscience, plusieurs fées l’entouraient. Elle voulut se relever, mais ses jambes la trahirent et elle s’écroula tel un pantin sans fil. Ses sœurs la fixèrent, au désarroi. L’une d’elles s’approcha et recouvrit Livianne de sa poussière. Elle se sentit mieux, un instant, mais le froid glacial qui s’insinuait peu à peu dans ses membres refusa de céder du terrain. Au contraire, il s’étendit aux ailes, qui retombèrent à terre. Livianne tenta de les faire battre, une fois, deux fois, mais en vain.

Je vais mourir ?

Au moment où elle comprit enfin ce qui lui arrivait, elle vit le corps désarticulé de l’arachaure : la créature gisait à côté de l’œuf resté intact. Livianne rassembla ses dernières forces et rampa dans sa direction. Interloquées, ses sœurs l’accompagnèrent, lui faisant sans s’être concertées une procession funèbre empreinte de respect et de discrétion.

Procédant par étapes pour s’économises, Livianne longea le cadavre de l’araignée. Celle-ci semblait l’observer. Si elle avait tendu le bras, Livianne aurait pu la toucher, mais elle se contint. Au contraire, se détournant de celle qui l’avait brisé, elle continua sa lente progression jusqu’à atteindre l’unique survivant du massacre. Prise d’une soudaine impulsion, elle enlaça l’œuf et pleura en silence.

Les sœurs de Livianne chuchotèrent, mais elles ne firent rien pour empêcher ce qu’il advint ensuite. Car peu à peu, les larmes de Livianne se changèrent en un diamant aux mille facettes.

— Un joyau-âme, murmura l’une des fées, empli d’une secrète admiration pour la mourante.

Comme la vie quittait Livianne, l’étoile pénétra l’œuf. Après quelques instants, une douce lueur le baigna de l’intérieur et la forme qu’il renfermait s’agita. Des fissures s’étendirent à sa surface et il s’ouvrit soudain. Le nouveau-né se retrouva allongé sur le sol et il leva les mains vers le ciel en gazouillant. Deux paires d’ailes chatoyantes et dorées se déployèrent dans son dos et lui firent un cocon de lumière. Seuls ses yeux, aux prunelles violettes, demeurèrent visibles au travers de ses élytres.

L’une des sœurs qui avaient tenté de sauver Livianne s’approcha de l’enfant-fée. En quelques battements d’ailes, elle l’enveloppa d’une fine poussière pour lui souhaiter la bienvenue.

— Tu t’appelleras Luynivianne, car Livianne t’a protégée. Tu es désormais une féérique. Le joyau-âme confié à ta garde a développé le don que tu renfermais en toi, qui semblait pourtant prêt à s’étioler avant même ta naissance. Mon nom est Dranil et je ferai tout pour te montrer la voie, jusqu’à mon départ pour les rives de la mort.

L’enfant-fée regarda la femme qui venait de parler, puis elle lui sourit et lui tendit les mains. Dranil se pencha en avant et l’enlaça.

Le cycle de la vie continuait sur sa lancée, imperturbable.

 FIN

La naissance d’une fée – épisode 1/2

Bonsoir tout le monde !

En préambule de ce texte, j’ai deux informations importantes à vous communiquer:

1/  Aujourd’hui même s’est ouvert un événement d’un genre nouveau, j’ai nommé une « foire aux cadeaux de l’auto-édition ». Cet événement est ouvert à tous: auteurs autant que lecteurs.

J’ai d’ores et déjà partagé deux articles sur le sujet sur mon blog, à savoir ici et ici.

En tant qu’auteur, il s’agit de proposer un cadeau (un livre numérique gratuit ou à prix réduit, par exemple) en échange de l’inscription d’un lecteur à sa newsletter. La mienne est accessible en cliquant ici, incidemment.

En tant que lecteur, il s’agit donc, en échange de lectures gratuites ou à prix réduit, de confier une adresse mail à un auteur. De nombreux genres différents seront réunis. Ce n’est pas spécifiquement un événement SF, ou fantasy: il y aura de tout.

Pour avoir une idée du cadeau que je propose (en l’occurrence, c’est de la science-fiction), cliquez ici.

En synthèse, il s’agit de recevoir, chaque mois dans votre boite mail, chacun des 7 épisodes que comporte ma prochaine publication en tant qu’auteur indépendant. C’est à dire: le chant de l’Arbre-Mère. La publication du premier épisode est prévue le 15 juin prochain.

Pour vous faire une idée du type d’histoire dont il s’agit, vous pouvez lire le tout premier épisode en prépublication hebdomadaire (chaque vendredi), ici.

2/ Concernant le texte partagé ce mois-ci dans le cadre de l’Atelier d’Asphodèle, et si vous avez du mal à visualiser ce qu’est un Byzante ou une Arachaure, je vous suggère (mais ce n’est pas obligatoire pour comprendre le texte, je pense), de vous rendre ici. Vous trouverez dans cet article une description sommaire de ce que sont ces charmantes bestioles.

 

Mais à présent, place au texte ! Je vous souhaite bonne lecture. 🙂

Pour info, il pèse 700 mots tout rond, titre et (à suivre) compris.

 

La  naissance d’une fée, épisode 1/2

Livianne voletait d’œuf en œuf, avec la velléité de bien faire. Elle guettait de ses yeux en amande l’éphémère étincelle de magie annonçant une éclosion. Elle espérait être la première à la déceler, cette fois-ci. À cette idée, ses ailes vibrèrent d’excitation. Leurs nervures relâchèrent une pincée de pouvoir et des volutes roses envahirent la crèche.

— Tu ne pourrais pas te contenir un peu ? la gourmanda Nôvi, l’une de ses sœurs.

La joie de Livianne était contagieuse : Nôvi lui sourit et s’approcha d’elle en virevoltant. Les deux fées entamèrent une valse à laquelle se joignirent les autres nourrices. Le bonheur d’aider un enfant-fée à prendre son envol surpassait cent fois le déplaisir de l’attente qui précédait. Mais entre-temps, tous les prétextes étaient bons pour se détendre ! Sauf incident gravissime, il était écrit que l’ambiance serait festive.

À cet instant, elles ne savaient pas de quel être en devenir elles seraient responsables : cela serait décidé lors d’une grande cérémonie. Pour le moment, elles lorgnaient toutes avec envie sur les œufs les plus lumineux. Les autres donneraient probablement naissance à des sylphides, non à des fées. Elles se verraient confiées à leurs pairs et recevraient de leur part tout l’amour qu’elles méritaient, bien qu’appartenant à une espèce dénuée de pouvoirs féériques.

À bout de souffle, Livianne se laissa retomber au sol. Une vibration sourde la mit en alerte. Elle avait déjà ressenti un tel trouble lors de son dernier voyage via l’interstice, jusqu’à la ville de Maechanicka, sur la planète des humains. Là-bas, cela annonçait le passage du tramway, cet étrange serpent d’acier hantant les souterrains de la cité de métal. Mais ici…

Une légère brise se leva, enveloppant la crèche dans une épaisse purée de pois…

— Un troupeau de Byzantes ! s’écria une fée.

Son visage couturé de rides se plissait de peur. Bientôt, les Byzantes piétineraient la crèche sans même ralentir leur course. Il reste trop peu de temps, songea Livianne, désespérée. Elle se précipita sur un œuf, mais une nourrice la devança et quitta la crèche à tire d’ailes, suivie par plusieurs de ses sœurs.

Pendant ce temps, les élytres de Livianne viraient déjà chocolat. Elle se savait allergique aux poils de Byzantes, au point de risquer de perdre une partie de ses pouvoirs voire de ne plus pouvoir voler si elle ne fuyait pas !

Livianne secoua ses ailes pour leur faire recouvrer leurs couleurs naturelles. Elle aurait besoin de toutes ses forces pour faire ce qu’elle avait en tête. Autour d’elle ne restaient plus que les œufs les plus petits : ils étaient pâles, mais ils contenaient ou une âme endormie et elle voulait toutes les sauver.

En se concentrant, Livianne modela la poussière féérique qui s’écoulait de ses élytres pour en envelopper les œufs. Puis, faisant appel à toute sa magie, elle les souleva de terre. Ils étaient nombreux et Livianne craignit qu’elle avait n’y arrive pas sans aide. Malheureusement, elle était la dernière fée présente : dans la confusion, les autres l’avaient oubliée. Alors, Livianne rassembla ses forces et sortit de la crèche tant bien que mal. Alourdie par son fardeau, elle sentit qu’elle ne pourrait tenir longtemps à ce rythme.

Le front creusé par l’effort, elle s’envola avec l’idée de se tapir dans les broussailles, à l’orée du bois le plus proche. Il se trouvait à moins de dix mètres, mais le troupeau lui tomba dessus avant qu’elle ne l’atteigne. Elle rebondit sur la carapace pelucheuse de l’une de ces créatures improbables aux pattes d’insectes, au corps de buffle et à la trompe de tapir. Elle ne contrôlait plus son vol, mais elle s’acharna à protéger les œufs jusqu’au bout, priant qu’Inusiel lui vienne en aide.

Lorsqu’elle rouvrit les paupières, elle était allongée sur un tapis de mousse et les œufs l’entouraient, intacts.

Elle tenta de se relever, mais se sentit mal et retomba en arrière. Son regard fut alors attiré par un mouvement, au-dessus d’elle. Une arachaure aux crochets luisants de poison se laissait descendre le long de son fil, depuis la branche la plus proche. La créature affamée fondit sur les œufs, sans prêter la moindre attention à Livianne…

(à suivre)

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: il me manque deux mots, cette fois-ci. « censure » et « baiser »

Attente, allergie, velléité, brise, espérance, étincelle, écrire, déplaisir, censure, enfant, gourmandise, première, tramway, rides, éphémère, envie, amour, voyage, peluche, chocolat, tapir (l’animal ou le verbe au choix), envol, baiser (dans le sens que vous voulez), vibrer, volutes, valser.

Les plumes d'Asphodèle

L’accueil d’une nouvelle fée…

Hello ! Des nouvelles de votre serviteur Pascal Bléval: j’ai déposé cette semaine, auprès de l’Urssaf, une demande de création de micro-entreprise. Je serai donc, sous 2 à 3 semaines, l’heureux détenteur d’un code SIRET d’auteur auto-entrepreneur et auto-publié. 🙂 Avec toutes ces autos, j’espère bien aller très, très, très loin ! Il ne reste plus qu’à m’approvisionner en carburant, c’est à dire en lecteurs. Hé oui, c’est de vous que je parle ! 😉

Au sommaire d’aujourd’hui: des fées !

Pour information: le texte que je vous propose aujourd’hui pèse 563 mots (selon word).

Présentation du texte :

Cette fois encore, ce sera un texte tiré de mon univers des Terres Sombres. Mais en nettement plus calme, en revanche. Plus aérien et détendu. Découvrez les fées Imdrasil, Luynivianne et Marlissa. Observez-les attendant la venue de Bérune, le quatrième et dernier membre de leur groupe.

Bonne lecture !

 

L’accueil d’une nouvelle fée…

 

La douceur du printemps désertait peu à peu les plaines environnantes, remplacée par l’implacable chaleur d’un début d’été précoce. Tirée de son sommeil par quelques notes de musique, Imdrasil déplia ses ailes translucides veinées d’or et sortit de son cocon de nuit en s’étirant avec volupté. Elle quittait toujours à regret cet édredon pelucheux qui l’enveloppait de tendres caresses lorsqu’enfin le soleil se couchait. Au petit jour, le plus souvent, l’esprit de la jeune fée s’accrochait avec paresse aux ultimes lambeaux de ses rêveries. C’était comme une renaissance chaque jour renouvelée, avec toutes les promesses de peines et de douleurs, mais également de joies et de découvertes, que cela impliquait.

Les paupières d’Imdrasil clignèrent et s’ouvrirent, révélant deux pupilles d’un pourpre sombre parsemé de gouttelettes d’or fin. Elle se passa une main dans sa chevelure brune tissée de discrets reflets carmin, puis secoua la tête pour tenter de se remettre les idées en place.

Ce matin, les songes d’Imdrasil faisaient échos à l’air joué par Marlissa, sa voisine au sein de l’Arbre-Monde. Les tonalités vaporeuses de la musique se paraient d’un fort désir de calme et de tranquillité. Imdrasil aurait aimé faire un peu plus longtemps sa bernard-l’hermite, mais l’appel était irrésistible. Elle s’approcha de l’une des cloisons de sa cellule et y apposa une main. D’elles-mêmes, ses ailes se rabattirent sur son corps nu aux formes généreuses et l’enveloppèrent avec la douceur et la légèreté d’une nuisette.

La paroi s’écarta devant Imdrasil, lui céda le passage. De l’autre côté, Luynivianne, la dernière arrivée dans l’Arbre-Monde, virevoltait avec insouciance et dans le plus simple appareil autour de Marlissa. Les fins cheveux bruns de la jeunette scintillaient d’éclats bleutés comme ils accrochaient les premiers rayons du soleil. Ils illuminaient et réchauffaient l’intérieur de la cellule de Marlissa au travers d’une large fenêtre donnant sur l’extérieur.

L’atmosphère était saturée par un sentiment de liberté. L’urgence de la semaine passée, lorsqu’il avait fallu préparer le cocon de Luynivianne, avait disparu. Leur petit univers avait retrouvé sa stabilité coutumière. Pourtant, aujourd’hui encore, ils accueilleraient une nouvelle sœur. La Reine Miluine les en avait averties, quelques jours plus tôt, par l’intermédiaire d’une cigogne annonciatrice : « Deux sœurs vous seront données à huit jours d’intervalle. Nous comptons sur vous pour veiller sur elles avec attention et amour. L’une d’elles se nomme Luynivianne. Elle est fort jeune, mais son pouvoir est déjà très prometteur. L’étoile de la seconde pourrait vous apparaître fort pâle en comparaison, mais ne vous y fiez pas : Bérune saura nous surprendre et nous ravir par ses exploits, nous n’en doutons pas. Luynivianne sera l’adret et Bérune l’ubac, mais toutes deux sont nées fées et à ce titre, précieuses à nos yeux. »

Après avoir délivré son message, la cigogne était repartie dans un grand battement d’ailes et un déluge de plumes blanches.

Imdrasil se rapprocha de la fenêtre et Luynivianne se posa à côté d’elle.

— De quoi elle a l’air, Bérune, dis ? Elle est gentille ? Tu la connais ?

— Je l’ignore, Luy. Je suis comme toi : je ne l’ai encore jamais vue. Mais ne t’en fais pas : elle sera bientôt là.

Pour oublier son impatience, Luynivianne retourna en riant jouer auprès de Marlissa. Imdrasil laissa ses pensées vagabonder, observant le lent défilement des nuages dans le ciel.

À quoi ressembles-tu, Bérune ? Serons-nous amies ? Viens vite, je t’attends !

FIN

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture: je crois bien avoir utilisé tous les mots. 🙂

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Les plumes d'Asphodèle

Le choc des Titans

Pas de robots, cette fois-ci, ni de créatures mystérieuses jaillies de nulle part. Seulement une lutte à mort entre deux hommes que tout oppose. Bonne lecture !

Pendant que j’y pense : ces personnages sont tirés d’une futur série de fantasy se déroulant dans l’univers de « Terres Sombres ».

 

Le choc des Titans

 

De là où je me tenais, je pouvais admirer l’ensemble du champ de bataille, ou presque. Les feus grégeois que nous avions lancés sur les troupes ennemies parsemaient la plaine de tâches rougeoyantes. Le tableau était fort agréable à contempler, je dois dire, et à juste titre : nous n’avions pas ménagé nos efforts pour déloger les racailles keshks de leur singulier abri de ferraille et de rocaille. Espéraient-ils nous voir gentiment contourner leur campement et risquer ainsi d’être pris à revers ? Certainement pas. Le gâteau était trop beau, il eut été impensable de ne pas nous en tailler quelques savoureuses parts à grands coups de piques !

J’avais établi le quartier général de campagne au sommet d’une colline admirablement bien située et, depuis, j’observais : le plus gros des combats se déroulait en contrebas de ma position. Les estafettes allaient et venaient entre ma tente et la plaine, diffusant mes ordres avec un timing impeccable.

Au bout de plusieurs heures de lutte acharnée, plusieurs guerriers keshks se frayèrent un chemin à travers ma garde personnelle pour s’en prendre directement à moi. Ce n’étaient certes pas les premiers à tenter semblable opération. Autour du feu de camp que j’avais peiné à allumer, tellement le petit bois était humide dans la région, le sol était jonché du cadavre de mes précédents adversaires.

Cette fois, un seul keshk s’avéra capable de gravir la forte pente qui menait jusqu’à moi. Je finissais tout juste de nettoyer les sillons sanglants qui avilissaient ma lame. Je la remis au fourreau et me tins sur mes gardes, paré à toutes éventualités. Enfin, le keshk se hissa à ma hauteur. C’était un géant, même en vertu des critères — pour le moins élevés — de son peuple. Je le saluais d’un bref geste de la main et l’accueillis comme il se doit :

— Prépare-toi !

Ce n’était pas une question, bien sûr, plutôt un avertissement. Il ne m’a pas écouté. Certain de sa supériorité, il n’a pas daigné lever sa garde. C’était une brute sans cervelle, je m’en étais rendu compte. Il avait beau me dépasser de deux bonnes têtes, avec des muscles à faire pâlir d’envie tous les hercules de foire de la planète, il combattait sans grâce ni recherche. Aucun esthétisme, pas la moindre souplesse dans ses gestes. Et il avait le culot de venir à moi sur le champ de bataille ? De me défier ? Les cons, ça ose tout, décidément…

Mais après tout, si son souhait était de m’offrir sa tête sur un plateau, je n’allais tout de même pas me défiler ?

J’inspirais, puis expirais à plusieurs reprises pour évacuer le début de tension que je sentais naître en moi. Il empoigna sa hache, se pencha légèrement en avant et prit appui de ses deux pieds dans la boue mêlée de sang de mes précédents adversaires. On aurait dit un taureau prêt à charger, l’écume aux lèvres. Il l’ignorait sans doute, mais il était désormais totalement à ma merci. L’imbécile !

Il s’avança d’un pas dans ma direction, puis d’un autre, son arme dérisoire brandie tel un étendard. L’heure n’était plus à la réflexion. Nous n’étions plus que deux hommes avec un seul et même objectif en tête : survivre. Et cela passerait immanquablement par la mort de notre vis-à-vis. Par habitude plus que par nécessité, je m’assurais que ma lame coulisserait sans heurt au moment de frapper. Ne rien laisser au hasard.

— Mon nom est Rasmussen Barbakar ! Je suis chef de clan du pays Keshk. Aujourd’hui, tu périras de ma main !

L’attitude de mon adversaire me surprit. Je ne m’attendais pas à ça, de la part d’un vulgaire barbare inculte. Je me présentais à mon tour, par pure courtoisie.

— Je suis le Sarak commandeur Gashark, originaire de Kesha la grande, capitale de l’ouest des terres mussilines. Mais je crois que tu te trompes sur un point : c’est ta vie qui prendra fin ce jour, non la mienne.

L’autre ne fit pas mine d’avoir compris le message. Il abattit sa hache sur moi dans un geste d’une brutale efficacité. J’esquivais d’un bond sur le côté, fit une roulade et me redressait aussitôt sur mes pieds. Le keshk ne perdit pas un instant et fonça sur moi à la manière d’une bête enragée. Cette fois, j’étais prêt. Je m’écartais de la trajectoire de ce train fou d’un simple pas sur la gauche et laissait mon sabre à lame courbe tracer un sillon sanglant entre les côtes de mon adversaire.

Je savourais déjà ma victoire et portais mon regard en direction de la plaine. Un bruit sourd dans mon dos me fit sursauter : le keshk se remettait debout en s’aidant de sa hache. Il respirait avec difficulté et devait sentir sa fin arriver. Pourtant, il s’acharnait. Ce barbare préparerait-il son chant du cygne ? Voilà qui était inattendu, mais passionnant ! Une soudaine vague de plaisir et d’excitation me submergera Il y avait beau temps que je n’avais affronté un homme digne de ce nom.

— Vient donc, lâche, hurla le keshk dans un accès de rage. Attaque-moi, si tu l’oses !

Il éructa un crachat de glaire et de sang comme pour souligner son envie d’en découdre et leva à nouveau sa hache. Je pris la peine de remettre en place mon turban et de méditer sur la force exceptionnelle de ce barbare. Il ne paraissait pas le moins du monde affecté par sa blessure, qui en aurait pourtant jeté plus d’un au tapis, pour de bon.

Je m’élançais soudain en avant pour surprendre mon adversaire, franchissant en un instant la distance nous séparant. Je tentais une puissante attaque latérale, visant son flanc gauche, mais il para in extremis avec la hampe de son arme. Je tourbillonnais sur moi-même pour m’écarter de lui et me retrouvais dans son dos, prêt à frapper. Mais un coup violent porté à mon épaule m’expédia au sol. Dans un réflexe éclair, l’autre était parvenu à se tourner sur le côté pour me marteler de son poing.

Sonné, abasourdi, je me remis sur pieds et dressais ma lame. Le barbare ne me laissa pas le temps de reprendre mes esprits : malgré sa blessure, il était plus rapide que jamais. Où trouvait-il encore la force de se battre ? Il se précipita sur moi et m’empoigna par le col avant de me donner un coup de tête qui m’envoya bouler en arrière. Je me retrouvais sur le dos, à contempler le vol des oiseaux, haut dans les cieux. Étaient-ce des goélands ? Non, ce devaient plutôt être des vautours. Bientôt, ils pourraient se repaître du corps de milliers de guerriers, tombés au champ d’honneur. Je me secouais et sortais de ma torpeur. Est-ce ainsi que tu veux mourir, des mains d’une simple bête ?

Un râle sinistre s’échappa d’entre mes lèvres. De mon nez éclaté coulait un flot de sang qui m’étouffait à demi. Une douleur sourde m’emplissait le crâne et je ne parvins pas à me redresser. L’autre se pencha sur moi et m’apostropha, d’une voix rauque :

— J’ai pris une décision, figure-toi. Je suis sûr qu’elle t’étonnera : je vais te laisser vivre. Et tout le reste de ta misérable existence, tu porteras, gravé sur ta chair, la marque de ta faiblesse !

À cet instant, je m’aperçus que le keshk s’était saisi d’un tison incandescent, sans doute tiré de mon propre feu de camp. Il l’appliqua tour à tour sur mes deux joues et je hurlais sous la douleur, sans m’évanouir pour autant. L’air me manquait, des étincelles dansaient devant mes yeux, mais je demeurais conscient jusqu’au bout. Il me lâcha alors et je retombais en arrière.

— Tu es un homme mort, Rasmussen Barbakar. Je te pourchasserai jusqu’en enfer s’il le faut. Tu regretteras de m’avoir laissé vivre !

J’ignore si je proférais plus que des gargouillis, mais cette promesse, je la tiendrai. Tu paieras au centuple ce que tu viens de me faire subir, immonde chien des plaines !

Sur mon sang, sur mon âme, oui, je le jure !

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture. Pour une fois, j’en ai laissé un de côté: « hypocrite »:

Question, inattendu, merci, gâteau, méditer, souplesse, culot, surprise, hasard, décision, inspiration, trouver, hypocrite, goéland, bataille, réflexion, objectif, tourbillonner, turban, tison.

Les plumes d'Asphodèle

La voix du rail

Jacqueline inspira puis expira à trois reprises, comme le lui avait suggéré son médecin. Puis, elle releva la tête et les mots se bousculèrent hors de sa bouche, à la va-vite.

— À cause de la SNCF, ma vie est devenue un enfer, monsieur le juge.

Dans la salle, des insultes fusèrent. Le juge Falcov dut asséner plusieurs coups de marteau sur son bureau, lire à voix haute un passage du règlement intérieur du tribunal et menacer d’une suspension de séance pour rétablir le calme. Maître Barrot, l’avocat de la SNCF s’avança à la barre et s’adressa à Jacqueline d’une voix douce.

— Expliquez-nous un peu ça : pourquoi affirmez-vous vous que la SNCF est responsable de ce qu’il vous arrive ?

Tempes grisonnantes, Maître Barrot avait le regard clair de ceux qui estiment n’avoir rien à se reprocher. Et c’était le cas… à condition de mettre de côté les suspicions de subornation de témoins qui pesaient sur lui, ou encore cette histoire d’ouverture de compte à l’étranger au profit d’un de ses amis politiciens. Non, avant tout, il était connu pour sa ténacité, voire son acharnement sur les individus suffisamment fous pour attaquer ses clients. Après un court silence, il reprit, toujours aussi mielleux :

— Vraiment, j’espère que vous me pardonnerez l’expression, mais j’ai comme un sentiment de sidération lorsque vous affirmez que votre emploi à la SNCF est lié à ce qui s’est produit dans le cadre de votre vie privée.

Jacqueline déglutit, impressionnée malgré elle par l’assurance de Maitre Barrot. De son côté, elle n’avait pas eu les moyens de se payer un ténor du barreau. Elle jeta un coup d’œil timide en direction de son avocat commis d’office. Maître Jeannot lui souriait pour l’encourager, et elle se sentit un peu mieux. C’était désormais à son tour à elle, Jacqueline Drouot, mère de famille de quarante-cinq ans, de parler

— Croyez bien que j’ai des regrets de devoir me présenter devant monsieur le juge. Mais ce n’est plus tenable, vous comprenez. Voilà. Il y a six mois, j’ai vu cette offre sur le site de pôle emploi. La SNCF cherchait une voix pour des annonces en gare. J’ai postulé et quelques semaines plus tard, j’étais embauchée.

— Ce qui me semble jouer en faveur de mon client, étant donné la crise qui déchire actuellement le pays tout entier. Madame Drouot devrait être reconnaissante plutôt que d’attaquer la SNCF. Entre parenthèses, ce genre de salarié est le véritable fardeau, que dis-je, le fléau de notre société moderne. Non contents de prendre en rechignant les généreux émoluments qui leur sont versés, ils se permettent de salir la réputation de leurs employeurs aussitôt que possible. Pourquoi ? Pour l’argent, certainement. L’appât du gain !

— Objection ! Ce commentaire n’a d’autre intérêt que de dévaloriser ma cliente. Les arguments de mon confrère ne sont rien moins que bancals. Jacqueline Drouot, ici présente, a honoré son contrat de travail. Je peux produire une lettre prouvant qu’elle a donné entière satisfaction à la SNCF.

— Objection retenue, répondit Falcov. Mais il me semble que vous regardez trop les séries télé américaines, jeune homme.

Maître Jeannot rougit et se rassit, gêné. Sur l’invitation du juge, Jacqueline continua, le cœur serré. Elle venait enfin de prendre conscience qu’elle n’était qu’un simple pot de terre s’apprêtant à se battre contre le pot de fer. Malgré cela, elle se sentait combattive et sûre de son bon droit.

— Le problème, c’est que je pensais que je ne serais qu’une voix parmi d’autres. C’est d’ailleurs ce qu’on m’avait affirmé lors de l’entretien et…

— Objection ! La plaignante n’a pas de preuves de ce qu’elle avance. Les procédures en vigueur au sein de la SNCF sont très claires: à aucun moment les employés du service ressources humaines ne doivent divulguer le nombre de postes similaires ouverts à recrutement ni parler des autres candidats.

— Objection retenue. Poursuivez, mais contentez-vous des faits, Madame Drouot.

— Hé bien, je…

Jacqueline se tourna vers la salle. Tous les regards lui étaient hostiles et elle faillit se sentir mal. Ressentir une telle haine à son égard de la part de tous ces gens, alors qu’ils ne la connaissaient que par sa voix, lui causait une douleur sans nom. Elle, si souriante auparavant, n’avait plus envie de rire. En cet instant précis, elle aurait voulu pouvoir s’envoler par la fenêtre du tribunal et disparaître de la surface de la Terre à tout jamais.

— Poursuivez, insista le juge.

— Donc, seule ma voix a été retenue, apparemment, et…

— Simple déduction, là encore… avança Maître Barrot.

— Mais qui peut être facilement vérifiée, l’interrompit Maître Jeannot.

— Bref. Ma voix a commencé à être diffusée sur les quais. Au début, ça allait. Il n’y avait que quelques annonces, deux à trois fois par jour. Mais très vite, ça s’est multiplié. Je suis resté vingt minutes sur le quai de Maintenon la semaine dernière : j’ai entendu ma voix à plus de cent reprises au cours de ce petit laps de temps. Et la façon dont ils m’ont enregistré déforme complètement ma diction, ce qui la rend horripilante au possible, je suis bien obligée de l’admettre. Ha, c’est sûr, question symphonie des mots et des intonations, ce n’est pas terrible…

— Ha, tu vois, connasse ? hurla une personne du public.

Il fut aussitôt escorté hors de la salle alors même que Jacqueline s’effondrait, en larmes. Sa résilience face à l’adversité venait de l’abandonner avec fracas. Elle n’avait qu’une envie : que tout cela s’arrête, pour de bon. Il fallut interrompre la séance une dizaine de minutes pour qu’elle parvienne à se remettre de ses émotions.

— Revenons à ce fameux matin où vous vous êtes entendue à Maintenon, voulez-vous ? Que s’est-il passé, ensuite ?

— Après m’être entendue à de si nombreuses reprises, j’en ai eu ras le bol. Et là, j’ai eu la mauvaise idée de dire à voix haute ce que je pensais de la SNCF et du sort qu’ils avaient réservé à ma voix. Malheureusement, les voyageurs présents sur le quai m’ont reconnue et ils se sont regroupés autour de moi. Ils me criaient dessus. Plusieurs habitants des maisons environnantes sont sortis. Ils ont tout d’abord essayé de s’interposer, mais quand mes agresseurs leur ont appris qui j’étais, les riverains ont changé d’attitude. Ils ont menacé de me frapper et même de me jeter sur les voies au passage du prochain train.

— Je ne vois toujours pas le rapport entre cette scène, certes terrible, et l’employeur de Madame Drouot. Ce n’est tout de même pas la faute de la SNCF si la plaignante à une voix insupportable, n’est-ce pas ?

— La voix de ma cliente n’a rien d’insupportable. Le problème vient de la façon dont elle a été préenregistrée et ensuite diffusée sur les quais. Je suis bien placé pour le savoir. J’habite à Saint Piat.

— Avez-vous apporté l’un de ces enregistrements ? lui demanda Falcov.

Maître Jeannot s’approcha du juge et lui tendit un CD. Quelques instants plus tard, une voix nasillarde et à l’accent étrange déclama son message habituel : « À partir du 5 slash 01, en raison de travaux entre Nogent-le-Rotrou et Chartes, travaux en gare de La Verrière avec passage des trains en vitesse limitée. Tous les TER centre à destination de Paris sont avancés de trois minutes… »

À ce stade, c’était le chaos dans la salle d’audience. L’assistance s’avança sur Jacqueline, hurlant comme un seul homme : « Faites la taire ! À mort ! Houuuuuuu ! »

Pour finir, le juge lui-même sauta à bas de son fauteuil, une lueur assassine dans le regard, et tenta d’étrangler Jacqueline. Celle-ci fut sauvée in extremis par l’intervention des gendarmes présents dans la salle : ils étaient équipés de boules quies. Ils forcèrent la foule à vider les lieux, puis escortèrent Jacqueline jusqu’à une planque utilisée par la police criminelle pour protéger ses témoins dont la vie pouvait s’avérer menacée. C’était une longère basse de plafonds, située en rase campagne. Dehors, un vague lampadaire scintillait par intermittence, éclairant chichement l’unique rue du village. Une rivière s’écoulait mollement au bout du jardin, suivant un tracé sinueux, puis se faufilait au travers d’une vaste forêt à l’allure surnaturelle. Jacqueline se promit d’en faire une aquarelle… si elle survivait assez longtemps pour cela, naturellement…

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Temps, lire, ténacité, sidération, tour (nom masculin), regrets, déchirer, malgré, silence, bancal, résilience, pourquoi, aquarelle, fardeau, parenthèse, vide, rire, envol, vie, conscience,  cœur, douleur, scintiller et , symphonie, scène, sinueux.

Les plumes d'Asphodèle

Économie de mouvements…

Bonsoir à toutes et à tous !

 

Je profite pour ce premier billet de 2015 pour vous souhaiter une bonne et heureuse année. Qu’elle vous apporte joie, santé, Amour, Gloire et Beauté ! 🙂 Et tout ça en musique et porté par des beaux textes, tant qu’à faire.

En attendant, moi, je suis un peu décalé. Je me rends compte, après avoir écrit mon texte, que c’était à rendre la semaine dernière. Est-il possible que le temps file si vite? Vous y croyez, vous? Toujours est-il que, mon texte étant écrit, hé bien je vous le partage.Voilà, c’est dit.

Il est plus court que les autres, par contre, et en partie influencé par mon déménagement récent. Il y a donc des morceaux de ma vraie vie, dedans.

Bonne lecture, et encore bonne année tout le monde !

 

Économie de mouvements…

À l’horizon, la nature déploie ses banderoles de nuages blancs teintés de pourpre. Encore haut dans le ciel, le soleil se couche peu à peu. Il se fait tard. Bientôt, il fera un noir d’encre. Il faut l’accepter.

Je finis de rajuster une tuile de mon toit en maugréant. Les coups de butoir de la tempête de la semaine passées n’ont pas été tendres. De nombreux arbres encombrent les rues, certaines des maisons du quartier n’ont pas été reconnectées au réseau électrique ni même au téléphone. Je me relève en me tenant le dos. Je suis perclus de courbatures, fatigué comme jamais par ces quatre jours de galère passés à ramasser les débris, à aider les voisins à remplacer leurs vitres et à dégager leurs gouttières. Tout ça pour devoir grimper — seul — sur mon propre toit. Ah, pour ça, j’en aurais profité, du Nouvel An !

J’aurais mieux fait d’acheter une cabane en bois dans le Larzac pour élever des chèvres. Ou des moutons, pour la laine. Mais à la place, je vis là, dans une allée — presque une impasse — où se côtoient un cimetière, une maison de retraite et un stade de foot… Et je ne vois plus trop pourquoi je devrais déménager : la dernière demeure de ma femme est presque à portée de bras. Qui ira refleurir sa tombe si je pars, hein ?

C’était son rêve, tout ça. La vieille maison avec poutres apparentes, le toit en tuiles, la petite tourelle et la rivière qui coule au fond du jardin — enfin… au fond du parc, je veux dire. Un demi-hectare, ce n’est plus un jardin. C’était son rêve et pas forcément le mien, mais je m’y suis fait, avec le temps. Et puis, la vie ici n’est pas si désagréable, après tout. J’avais le temps de lire et d’écrire, pendant mes trajets pour le boulot. C’est encore plus vrai depuis que je suis à la retraite. De toute façon, je ne peux tout simplement pas refermer le rideau sur tout ça sur un coup de tête, comme on décide de faire un créneau au lieu de se garer en épis, juste histoire de voir si on en est encore capable… C’était son Éden, et je compte bien le protéger jusqu’au bout.

Je redescends du toit par ma bonne vieille échelle aux barreaux branlants. Elle a connu la dernière guerre, tout comme moi. Sans doute connaîtra-elle également la prochaine. Qui ne devrait plus trop tarder, d’ailleurs. Enfin, pas vraiment une guerre mondiale comme on en montre dans les livres d’école, avec canons, baïonnettes et trompettes. Plutôt un combat de tous les jours, une lutte contre les promoteurs, les agents économiques… Tous des vautours, si vous voulez mon avis. Victimes de la fièvre née de l’illusion de la croissance éternelle. Comme si la Terre et ses ressources étaient inépuisables ! Foutre !

Ils prétendent transcender le vivant, l’améliorer avec leurs OGM. Le tout recouvert du doucereux fumier de la bonne volonté. « C’est pour nourrir tout le monde, vous comprenez ? Vous ne voudriez pas que les gens meurent de faim, quand même, non ? »

Et c’est toi qui passes pour un égoïste, du coup. Les renards.

Commencez par stopper le gâchis ! Produisez à la demande, plutôt que de déverser vos merdes sur les marchés pour mieux tout jeter dès que les gens tournent le dos ! On en reparlera, après, de vos OGMs. À condition qu’ils ne soient pas une façon de plus d’asservir les petits exploitants et de les lier à ces conglomérats qui forment la nouvelle aristocratie. À condition, également, que leur unique but ne soit pas de vendre des pesticides dangereux pour la nature autant que pour l’homme !

On est en panne d’idées, voilà bien la triste réalité. Après avoir épuisé la nature, il a fallu trouver d’autres solutions, c’est certain. Mais là, on devrait un peu plus marcher sur des œufs. Ne pas tout le temps prendre le mors aux dents et galoper droit devant comme un cheval fou privé de cavalier. L’humanité est un bon gros poulet sans tête. Vous n’êtes pas d’accord ? Libre à vous de vous immerger dans le ravissement général. Pendant ce temps, je serai à la cave, en train de me concocter un petit remontant. J’ai largement de quoi faire, sur mes étagères.

Et quand vous en aurez assez de constater que le fameux ascenseur social dont on nous vante les mérites depuis au moins Jules Ferry, vous saurez où me trouver. Il y aura un verre pour vous dans ma modeste longère, pour sûr. Je ne refuse jamais personne, moi.

Chacun devrait aller à son rythme, la nature comme les hommes.

À bon entendeur…

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Horizon, nature, ciel, échelle, fatigue, grimper, cabane, rideau, créneau, Éden, montagne, étagère, fièvre, transcender, panne, épuiser, œufs, cheval, ascenseur, ravissement, remontant, rythme.

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Une nuit comme tant d’autres…

Bonjour tout le monde. Cela faisait longtemps que je n’avais rien publié sur mon blog. Croyez bien que j’en suis désolé ! 🙂 Me pardonnerez-vous?

Je reprends donc ce soir, par un court texte dans le cadre de l’atelier d’écriture d’Asphodèle. Le thème? La nuit, et une sorcière, aussi.

Bonne lecture !

 

Une nuit comme tant d’autres…

Lancée à la vitesse d’un boulet de canon, les fesses bien calées sur mon fidèle balai long-courrier, je me gargarisais des senteurs nocturnes de la forêt que je surplombais. Elle défilait sous mes pieds, dans un joyeux dégradé de gris tirant sur le noir. Ma mémoire des lieux suppléait à l’absence de luminosité et j’imaginais à plaisir les feuilles vert sombre s’agitant au gré du vent, l’écorce brune des troncs d’arbres, sans oublier l’arc en ciel chromatique des fleurs occupant la moindre parcelle de terrain dégagé. Je souriais à l’évocation de mes jeux d’enfant au milieu des conifères, pour la plupart millénaires.

Les Vols de nuit apportent certes leur lot de danger, mais également de petits plaisirs tels que celui-ci : privée de l’influence de la vision, ma mémoire joue son rôle et me transporte dans le passé avec une facilité déconcertante. D’un autre côté, le fond de l’air était frais et mes rhumatismes commençaient à se rappeler, eux aussi, à mon bon souvenir. Il était temps que cela se termine et que je retrouve la douce chaleur d’un feu de cheminée…

Ramina, mon chat ailé, filait à mes côtés avec un bonheur qui semblait sans taches. La dernière fois que nous avions voyagé dans cette région, il n’était encore qu’un chaton, et qui sait ce qu’il pouvait se passer dans sa cervelle de félin ? Il paraissait transfiguré, ses larges moustaches tendues à l’extrême soulignant un sourire extatique. Il ne parlait pas, bien sûr, mais tout dans ses mouvements indiquait la joie qu’il ressentait.

Je hochais ma vieille tête de sorcière et me concentrais sur le but de notre expédition. Jacques le chauve nous attendait. Il avait, disait-il, une révélation importante à me faire. J’avais hâte de revoir mon ami. Lui restait-il quelques-uns de ces rares, mais longs cheveux blancs, qu’il arborait il y a dix ans ? Ou bien la tonsure qu’il avait volontairement subie dans son jeune âge avait-elle dégarni complètement son crâne d’œuf ? Il me tardait de le découvrir…

L’espace d’un instant, profitant de ce que j’avais ralenti l’allure, une chouette décida de nous accompagner. Hululant sa solitude, elle finit par se poser sur les poils de mon balai. Elle se secoua les ailes, rentra le cou dans ses épaules et ferma les yeux. Le silence de la nuit revint en force, brisé seulement par le souffle du vent dans ma longue cape noire. Je l’ignorais et continuais mon chemin, comme si de rien n’était. On voit trop souvent de mauvais présages là où il n’y en a pas, et j’interprétais volontiers cette visite impromptue comme la promesse d’une heureuse nouvelle à venir.

D’ailleurs, je n’allais pas tarder à être fixée : le matin pointerait très bientôt le bout de son nez couvert de rosée, et je serais alors parvenue au terme de mon voyage. Je comptais me ressourcer un peu chez ce vieux grigou de Jacques avant, peut-être, de repartir chez moi. Je dis bien « peut-être ». Car j’étais lasse.

À mon âge, on n’était plus grisée par l’ivresse du vol. On ne s’imaginait plus drapé de la ténébreuse aura de sorcière telle que dépeinte par les mythes et légendes. Les conteurs, lors des veillées au coin du feu, ne parlaient jamais des vicissitudes d’un trop long trajet sur balai-brosse. Le côté épuisant, les courbatures, le fessier moulu à l’arrivée… Tout ça, on le découvrait par soi-même, en même temps que les insomnies provoquées par l’éveil du Don.

Bien sûr, il y a le ciel étoilé que l’on tutoie allégrement et qui dévoile ses mystères peu à peu. À mesure que les yeux deviennent capables de franchir la barrière de la réalité, les joyaux de la nature se révèlent dans toute leur splendeur. Dans les premières années de mon apprentissage, j’avais parfois l’impression d’avoir été invitée à une fête permanente, telle que je n’avais jamais osé en rêver. Mais à présent que je le froid s’insinue jusqu’au plus profond de mes os, je ressens davantage d’intérêt pour la qualité de mon sommeil que pour l’exotisme de mes visions et de mes voyages des premiers temps. Confronté à un poêle à bois et à une bonne grosse couverture de laine, tout le reste n’est que philosophie du dimanche et de bas étage. Le statut privilégié, les cadeaux offerts par une population craintive et révérencieuse, la liberté d’action et de parole y compris face aux puissants de ce monde… tout cela fait pâle figure en regard d’un grog bien corsé !

Toute à mes pensées, je me surpris tout à coup à survoler une vaste plaine : c’était une trouée de plusieurs kilomètres de large formant un cercle parfait au sein de la forêt. Au centre trônait une maisonnette au toit de chaume. De la cheminée s’élevait une longue colonne de fumée, à peine visible à cette heure. Les premiers rayons du soleil ne faisaient que raser l’horizon, gommant les nuances bleutées des signaux envoyés aux quatre vents par ce vieux grigou de Jacques. Je planais au dessus de la bâtisse à deux reprises, freinant des quatre fers pour finalement atterrir juste devant la porte d’entrée. De l’intérieur me parvinrent les échos d’une chanson que je reconnus aussitôt : ma mère la fredonnait pour m’endormir, jadis.

La voix chaude du chanteur me troublait. Ses tonalités voluptueuses, chaleureuses, me firent frémir. On était loin des sarabandes guillerettes qu’affectionnaient tant les villageois de ma propre région d’adoption. Je posais ma main sur l’huis, fermais les yeux pour mieux entendre. Ramina se lova sur mon épaule droite et ronronna dans mon oreille. Ma nouvelle compagne, la chouette, préféra nidifier sur mon épaule gauche en hululant d’un air triste.

Je me penchais pour ouvrir la porte, mais la poignée tourna toute seule et je titubais en avant. Jacques se tenait là, m’observant, mi-amusé, mi-sérieux. Il avait revêtu son costume de passeur d’âme et je frissonnais malgré moi. Je n’étais jamais parvenue à m’habituer à cette idée : Jacques, ce garçon timide avec lequel j’avais partagé tant de jeux étant enfant, avait bien grandi. Il avait changé, physiquement autant que mentalement, le jour où il avait choisi la capeline pourpre des passeurs, ces convoyeurs d’âmes, qui guidaient les morts vers l’au-delà.

— Entre donc, Julienne. Je n’étais encore qu’au prologue. Tu n’as pas raté grand-chose.

Il s’écarta sur le côté, me laissant pénétrer dans son pavillon de fonction. Il me précéda ensuite jusqu’à un petit salon au plafond bas. Une dizaine de bougies baignait la pièce d’une aura chaleureuse et bienveillante. Jacques s’immobilisa soudain et se tourna vers moi. Il se mordit les lèvres, indécis.

— Et alors, que se passe-t-il ? Qu’as-tu de si important à me dire ? Vas-tu enfin parler, vieux fou ?

Je souriais en prononçant ces mots et son visage s’illumina. Puis, il mit un genou à terre et tendit une main vers moi. Je n’y comprenais plus rien. Dans le creux de sa paume reposait une petite boite recouverte de velours rouge.

— Ouvre-la, veux-tu bien ?

Sa voix tremblait légèrement. Il paraissait ému. Je me saisis de la boite et en défis le loquet, m’attendant à y trouver je ne sais quel artefact saugrenu, voire dangereux. Il n’y avait qu’une bague, ornée d’un diamant. Jacques me fixait avec un air niais, et je sentis mes tempes bourdonner.

— Qu’est-ce que ça signifie ? Tu prétendais que c’était urgent, et…

— Marek est mort, il y a un mois. Mon ami, mon frère, est passé de vie à trépas et c’est moi qui l’ai aidé à franchir les voiles et à rejoindre l’autre monde. Au tout dernier instant, il m’a avoué son amour pour une femme. Il m’a dit n’avoir jamais osé faire le premier pas. Il est parti en emportant ses regrets avec lui et j’ai décidé de ne pas commettre la même erreur. Je me lance : Julienne, veux-tu m’épouser ?

Tout d’abord, je ne sus que répondre. Ses yeux de passeur, d’un noir de jais, sans pupilles, me fixaient avec intensité. Sa peau mate semblait soudain absorber la lumière de la pièce et je ne voyais plus que lui. C’était surréaliste. Avait-on déjà entendu parler d’un convoyeur se mariant ? Avec une sorcière, qui plus est ? La communauté l’accepterait-elle ?

Mon cerveau tournait à vide et je me sentis prête à tergiverser, à temporiser. Nous devions avoir l’air fin, lui un genou à terre, le regard implorant. Moi, la mâchoire béante, les yeux exorbités.

Pourtant, je compris tout à coup que l’avis des autres m’importait peu. J’aimais cet homme, je le savais au plus profond de moi. Je l’avais toujours su. Alors, pourquoi reculer ? À quoi bon prêter l’oreille aux ragots ? On n’y récolte que des horions à l’âme, et rien de plus…

Je me penchais vers Jacques et l’embrassait avec tendresse avant de passer la bague à mon doigt.

— Oui, mon aimé, je le veux…

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture, sur le thème de « la nuit »

Vol, chat, transfigurer, chauve*, blanc, solitude, silence, matin, se ressourcer, ivresse, ténébreux, épuisant, insomnie, étoilé, fête, rêver, sommeil, voyage, chanson, fesse, recommencement, voluptueux, sarabande, passeur, prologue, pavillon.

Les plumes d'Asphodèle

Darok le maudit

 Il faut vraiment que je prenne des vacances, moi.

Exaspérée par la tournure des événements, je pousse un profond soupir de lassitude. Déjà trois fois que mon chapeau haut de forme tombe au sol.

Les crétins de la Sainte et Royale Scolastique de Berne vont m’entendre. Ils m’avaient promis que cela n’arriverait pas ! En plus, ma redingote d’apprentie magicienne me comprime les seins. C’est insupportable !

 Nous avons littéralement imbibé vos vêtements de magie, m’avaient affirmé les doctes frères du monastère-école de Berne. Votre chapeau restera vissé sur votre tête et votre manteau flottera derrière vous, comme soulevé par de puissantes rafales. Cela devrait impressionner les ennemis de la Sainte Église. Ça, et la croix formée de clous dorés au niveau de votre poitrine. Quant à vos bottes…

Quant à mes bottes, elles ne font pas plus de bruit que des chaussons. Faut avouer, c’est pratique, dans mon métier. Mais ce foutu chapeau me court sur le système ! Je ne sais pas ce qui me retient de le bazarder, je vous jure !

Ma nuque me démange soudain. Sans y penser, j’entrouvre le clapet destiné à libérer les petites fioles d’eau bénite contenue dans mes gants, au bout de mes doigts. Pourtant, alors que mon sixième sens me hurle dans les oreilles pour me suggérer de mettre les voiles, il ne se passe rien. Le parking sur lequel je me trouve est désert et il fait nuit depuis longtemps. Les lampadaires projettent une lumière pâle et blafarde, l’un d’eux éclairant faiblement le chemin de terre menant à l’entrée principale d’un vieux hangar désaffecté. C’est une invitation que je ne peux décemment pas refuser. Et puis, je n’ai pas traversé la moitié de la ville à la poursuite de Darok le maudit pour m’arrêter si près du but et rentrer chez moi la queue basse.

La porte s’ouvre en grinçant, naturellement. J’avance d’un petit pas à l’intérieur du hangar, puis de deux autres. Silence. Quelques lampes électriques fonctionnent encore par intermittence, assurant une luminosité tout juste suffisante pour se repérer. Il flotte dans l’air une vague odeur de soufre, comme un arrière goût de péché joyeusement consommé.

Autour de moi s’étirent des étagères encombrées de cartons volumineux, mais poussiéreux. Celles situées au centre de la salle ont été poussées sur les côtés pour dégager une vaste zone. Je frissonne et m’assure que les lance-pieux dissimulés dans les manches de ma redingote à queue de pie sont armés, verrous de sûreté levés.

Dans l’espace vide, plusieurs cercles ont été peints au sol, imbriqués les uns dans les autres en une rune thaumaturgique complexe. Je reconnais sans peine le symbole à la façon dont les traits s’entrecroisent : l’ange de la douleur. La marque de fabrique de Darok, sa signature. Je ne ressens pas la moindre magie dans le dessin. Il veut seulement me dire qu’il est là et qu’il m’attend…

Je me penche, ôte un gant et passe mon index sur le tracé rubicond avant de le porter à mes narines puis de le laper d’un petit coup de langue : hémoglobine. J’aurais dû parier. Ça ne pourrait pas être du ketchup, une fois de temps en temps ? C’est trop demandé, c’est ça ?

Je vais pour me redresser lorsqu’une goutte rouge carmin s’écrase à mes pieds. La seconde d’après, une autre éclate sur mon haut de forme avec un « ploc » sonore. Je relève les yeux : là-haut, une femme au visage familier est maintenue accrochée aux poutres du plafond cathédral par des chaînes en métal. Rebecca, fille de Robert Steinheart, premier magistrat de la ville et fondateur de l’escouade anti-démons de New-Staton. La gourdasse que j’étais censée sauver. C’est pas mon jour.

 Et merde !

 Un problème, Nini ?

Je me retourne d’un bloc, bras tendus en avant, prête à tirer. Darok ne bouge pas, mais il se tient à bonne distance. Pas fou.

 Le repas est arrivé, susurre-t-il en me dévorant des yeux.

Foutu vampire !

 Tu me gonfles, Darok. Pourquoi tu veux pas mourir gentiment, comme tes douze frères et sœurs ? Là, ça traîne carrément en longueur et ça m’ennuie, à force.

Les pupilles du vampire deviennent de braise et sous la fournaise de son regard, je chope une vilaine suée. J’aurais peut-être dû y aller moins fort…

 Cela fait de moi le treizième, dit-il finalement dans un sourire tordu. C’est un grand honneur, pour moi et cela causera ta perte, imprudente petite humaine.

 Mon blase, à moi, c’est Niniane. Capice ? Ou t’as juste plus de mémoire à cause de la pourriture qui t’a envahie la cervelle ?

L’autre cesse de sourire. Il s’accroupit et écarte les bras, qui se changent en deux larges ailes de chauve-souris. Il les rabat sur lui et disparaît comme par magie. Je ferme aussitôt les yeux et me concentre, attentive au moindre bruit. Du plafond me parviennent alors de vagues murmures étouffés. Rebecca ! Elle est toujours en vie !

Perturbée par cette découverte, j’oublie jusqu’à l’existence de Darok. Grossière erreur. Je m’en rends compte lorsque le souffle fétide de mon immortel adversaire s’enroule autour de mon cou tel une liane visqueuse ou un immonde serpent vicelard. Mon bras droit se détend malgré moi, fouettant l’air et libérant une partie de l’eau bénite contenue dans mon gant. Un cri de rage éclate juste à côté de mon oreille gauche, puis le silence retombe, pesant.

Soudain, les dernières lumières s’éteignent pour de bon et les ténèbres m’engloutissent. Je frémis, tapote par deux fois mon haut de forme et une visière de détection de magie se rabat devant mes yeux. Je suis parée. Il ne m’aura pas aussi facilement qu’il veut bien le croire.

 Tu t’imagines que j’ai peur du noir, ou quoi ? J’ai passé l’âge, ducon !

Un feulement sinistre échappe d’entre les lèvres de Darok. J’actionne l’un de mes lance-pieux et le projectile de bois consacré fend l’air en direction du vampire. Celui-ci esquive d’extrême justesse et s’envole vers le plafond. Rebecca !

 Si tu touches à la fille, tu regretteras d’être revenu à la non-vie, enfoiré !

Je réarme mon lance-pieux vide tout en invectivant Darok. Celui-ci ricane, pile au dessus de ma tête. Un cri de douleur retentit comme les ailes de Darok cessent de battre, et je devine qu’il vient de se poser sur Rebecca. S’il la mord, je peux dire adieu à mes cinq mille florins !

Le cliquetis des chaînes interrompt mes pensées. Dans un éclair de lucidité, je revois Rebecca, attachée près du plafond, à facilement dix mètres de hauteur. Une petite voix me souffle que Darok est en train de la détacher. Il ne va quand même pas la laisser tomber de là-haut ?

Un bruit de chute me confirme que – si – c’est  bien ce qu’il avait l’intention de faire. Me fiant à mon instinct, je me précipite en avant et parviens à amortir la chute de Rebecca. Je m’effondre au sol avec la fille dans mes bras et l’image ridicule d’un chevalier servant en justaucorps rose dans la tête. Je n’ai pas le temps de me relever qu’une ombre plane jusqu’à moi et se juche sur mon ventre. J’ai soudain du mal à respirer et, bloquée par le poids de Rebecca, je ne peux pas viser le vampire à l’aide de mes lance-pieux. Merde, merde, merde !

 Ne te débats pas, voyons, que crois-tu que je m’apprête à te faire, petite Nini ?

Les paroles de Darok sont de miel, mais je ne suis pas dupe. C’est après ma jugulaire qu’il en a, cela ne fait pas le moindre doute.

Il se contente de saisir Rebecca par le cou et de l’approcher de mes narines frémissantes. La jeune fille remue faiblement. Elle n’est qu’assommée.

 Sens comme elle respire la santé et la vie, murmure Darok au creux de mon oreille. Pourquoi t’y refuser ? Tu pourrais revenir à mes côtés, si tu acceptais à nouveau ta véritable nature.

Ma « quoi » ? Il a perdu les pédales, ou quoi ?

Pourtant, ses paroles déclenchent en moi une réaction étrange. Un soudain accès de fièvre s’empare de mon cœur, qui se met à battre à coups redoublés. Ma vue se trouble et mon souffle devient court, haletant.

 Qu’est-ce que tu m’as fais, maudit ? Tu m’as jeté un sort ?

 Inutile, me répond Darok. Ton heure est venue, voilà tout. Tu ne pouvais pas te cacher plus longtemps sous cette enveloppe humaine.

Il se lève, me libérant de son poids, et s’écarte d’un pas. Puis, il reste là, bras ballants, regard implorant, les pupilles dilatées et emplies d’une indescriptible passion. Implorant ?

Je tente de pousser Rebecca, mais n’y parviens pas. Je me sens vidée de toute énergie, de toute émotion ; incapable de bouger le petit doigt pour me défaire de ce corps qui me pèse et m’attire malgré moi.

Je ferme les yeux et inspire profondément. Lorsque je rouvre les paupières, Darok a disparu, et la sensation d’étouffement avec lui. Rebecca s’agite, se réveille et s’écroule sur le côté, me libérant enfin. Je m’écarte vivement à mon tour et me redresse, tournant le dos à la jeune fille. Au loin, des sirènes retentissent, en approche rapide. Le papa à sa fifille va pas tarder à débarquer… Il était temps qu’il arrive, celui-là. Mais il comprendra que j’ai échoué, que Darok est toujours en vie. Et puis…

Et puis… il sentira que j’ai changé… Cette faim que j’ai en moi, va-t-elle disparaître ?

Je sais bien que non. J’ai l’impression qu’une fenêtre s’est ouverte en moi, comme une étroite lucarne avec accès direct sur mon âme. J’ignore comment la refermer… J’ai besoin de repos. Il faut que je parte, que je quitte cette ville. Que je m’éloigne de Steinheart quelques temps. Mais je reviendrai, j’en suis sûre…

Je me lève, fais quelques pas dans le hangar, jambes tremblantes et tête lourde. Les phares des voitures du groupe d’intervention se découpent à l’horizon. Foutue, je suis foutue. Ils vont me tuer… À moins que…

 

***

 

Rebecca sort du hangar, emmitouflée dans les bras de son père. Elle frissonne et il lui passe une couverture sur les épaules avant de la frictionner vigoureusement.

— Je vais te confier aux médecins, Rebecca, ma chérie. Mais avant, j’ai une question : qu’est devenue la jeune femme qui t’a sauvée ? Pourquoi n’est-elle pas restée avec toi ?

Rebecca ne répond pas. Elle lève la tête et pointe le doigt vers le ciel, sans un mot. À l’horizon, deux chauves-souris s’éloignent à tire-d’aile.

Ce ne sont certainement pas des pipistrelles, songe Rob, amer. Il faudra recruter une nouvelle escouade de tueuses. Et le plus tôt sera le mieux…

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:  « Eternité »

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