Terra Nova – S1E8 – Rats

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont parvenus à soutirer à Heinrich Sammer les informations dont ils avaient besoin : le nom des personnes ayant possédé ou possédant peut-être encore les plans du système de protection entourant la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova. L’un d’entre pourrait avoir aidé les rebelles lors de leur tentative d’infiltration.

Pendant ce temps, une jeune femme du nom de Sylia Grant explore les bas-fonds à la recherche de trésors des temps passés. Dans un atelier isolé, coupé du reste du réseau par des inondations et oublié de tous, elle tombe sur plusieurs dizaines de robots à l’air neuf, puis sur un entrepôt remplis d’armes en parfait état de fonctionnement.

 

Épisode huit :

Nerveuse, pistolet à fléchettes en main, Sylia ressortit de l’armurerie avec prudence. Les raclements s’étaient interrompus, mais ils reprirent soudain de plus belle lorsqu’elle se fut avancée de quelques pas dans le couloir. Sylia se figea, surprise : un imposant rongeur l’observait, ses deux yeux rouges fixés sur elle. Il la jaugeait avec la même tendresse qu’un affamé lorgnant une côtelette saignante.

— Ton amour pour moi me touche beaucoup, murmura la jeune femme.

Elle leva son arme et le dirigea vers la bête. Avant que son état ne se dégrade, son père l’emmenait souvent à la chasse, les bas-fonds étant chaque année davantage envahis par une faune exotique et dangereuse. Sylia enclencha le système de visée de son pistolet et cibla la tête de l’animal : celui-ci ne s’était toujours pas déplacé. En revanche, il s’était dressé sur ses pattes arrière et Sylia estima qu’il devait lui arriver à hauteur de bassin. Elle pressa la détente et lâcha une courte rafale. Trois fléchettes s’enfoncèrent dans le crâne du rat qui s’effondra au sol, le corps parcouru de spasmes.

— Sylia : 1, hostile : 0, déclama Sylia.

Elle remarqua alors que la porte au fond du couloir était entrouverte. Elle s’en approcha avec circonspection, arme en main. Elle commençait à se demander si le jeu en valait la chandelle. Si le rat avait des copains à l’intérieur, cela pouvait devenir dangereux…

Un mouvement sur le côté gauche de son champ de vision alerta Sylia, qui se tourna vivement dans cette direction. Deux robots lui faisaient soudain face, qui ne présentaient pas la moindre similitude avec les autres androïdes de protection présents dans le couloir. Ceux-là étaient sortis de leur niche murale et avaient une allure simiesque, dos courbé en avant et bras allongés jusqu’à toucher le sol, qui déplut à Sylia au premier coup d’œil. Sur les épaules de l’un d’eux étaient fixés des tubes lanceurs de fléchettes. Sur sa tête reposait le canon d’une arme à énergie. Pour l’heure, ils n’étaient pas pointés sur Sylia. L’autre robot, quant à lui, était équipé d’un générateur de champ de force. Le père de Sylia lui avait appris à les reconnaître. Celui-ci semblait en parfait état de fonctionnement. Les deux automates dévisageaient Sylia sans rien dire et ils paraissaient figés dans une attitude empreinte de solidarité autant que de complémentarité : l’un tentant de protéger l’autre face à une intruse. Déconcertée par leur totale immobilité, la jeune femme douta les avoir vu bouger tout en s’étonnant de ne pas les avoir remarqués lors de ses premiers pas dans le couloir. Puis, elle repensa aux armes ainsi qu’aux synthétiseurs de nourriture et aux trousses de soin entreposés à portée de sa main. Son cerveau embraya sur la richesse que cela représenterait, une fois revendus à l’unité sur le marché noir des bas-fonds. Les robots cessèrent aussitôt de faire partie de ses préoccupations immédiates.

En outre, elle commençait à souffrir de son isolement, esseulée qu’elle était au beau milieu de cette zone à l’abandon. Malgré son caractère aventureux, elle avait toujours eu un faible seuil de tolérance à la solitude lorsqu’elle se trouvait éloignée, voire séparée de ses proches. D’habitude, ce handicap ne la gênait pas outre mesure. Déranger le repos de quelques bestioles lui était généralement égal. Mais confrontée à des vestiges d’une ancienne ère de l’humanité, elle se sentait dans la peau d’une étrangère foulant la terre sacrée d’une peuplade éteinte depuis longtemps.

Elle frissonna malgré la chaleur un peu moite du couloir. Tu vas seulement jeter un rapide coup d’œil à ce foutu entrepôt, prendre un synthétiseur et rentrer chez toi ! se promit-elle pour se rassurer.

Décidée, elle se glissa dans l’interstice entre les deux battants de la porte. La pièce derrière était plongée dans le noir et elle dut rallumer sa lampe frontale. Sa lumière avait une portée efficace d’une vingtaine de mètres et partout où elle se tournait, Sylia faisait face à un horrifiant spectacle de désolation. Autour d’elle, ce n’étaient que sacs plastiques éventrés, synthétiseurs couverts de déjections animales et trousses de soins déchirées. Une incompréhensiblemosaïque de débris mêlés de déchets organiques s’étalait devant la jeune femme. Elle s’avançait pourtant dans l’entrepôt, l’air hagard et comme hypnotisée par le carnage, lorsque des couinements aigus lui firent tourner la tête vers la droite. Non loin, un rat était parvenu à activer un synthétiseur miraculeusement encore en état de marche. Il fut bien vite rejoint par une dizaine de ses congénères et ils commencèrent à se disputer la nourriture avec acharnement.

Combattre ces bêtes n’était pas une option aux yeux de Sylia qui recula d’un pas, atterrée de voir définitivement s’envoler ses rêves de richesse. Son pied heurta la carcasse désossée d’un robot qu’elle n’avait pas vu en arrivant. Le bruit que cela produisit attira sur elle l’attention de trois des plus gros rats. Ceux-ci la fixèrent quelques instants de leurs yeux rouges avant de s’approcher d’elle en humant l’air. Sylia les menaça de son arme, mais elle se rendit compte qu’elle ne savait même pas combien de fléchettes il lui restait. Elle se reprocha amèrement de n’avoir pas pris de chargeurs supplémentaires et recula pas à pas vers la sortie. Les bêtes ne la suivirent pas tout de suite. Ils hésitaient visiblement et n’avançaient que lorsque le regard de Sylia les abandonnait. Parvenue à la porte, Sylia poussa un cri : les deux robots du couloir lui coupaient la route. L’un d’eux s’adressa à elle avec une voix chaude, qui aurait aisément pu passer pour celle d’un humain.

— Veuillez décliner votre identité et présenter votre permis de port d’arme, s’il vous plait.

Sylia eut un mouvement de recul et le porteur du champ de force fit un pas vers elle. L’autre visa ostensiblement la jeune femme du canon de ses armes…

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Tendresse / peau / solidarité / incompréhension / mosaïque / regard / amour / handicap / souffrir / tolérance / dispute / similitude / solitude / séparation / complémentaire / richesse / éloignement / étranger / égal / déranger / combattre / hagard / herbage / horrifiant.

Les plumes d'Asphodèle

Terra Nova – S1E7 – Vestiges…

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont parvenus à soutirer à Heinrich Sammer les informations dont ils avaient besoin : le nom des personnes ayant possédé ou possédant peut-être encore les plans du système de protection entourant la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova. L’un d’entre pourrait avoir aidé les rebelles lors de leur tentative d’infiltration.

Pendant ce temps, une jeune femme du nom de Sylia Grant explore les bas-fonds à la recherche de trésors des temps passés. Dans un atelier isolé, coupé du reste du réseau par des inondations et oublié de tous, elle tombe sur plusieurs dizaines de robots à l’air neuf. D’autres merveilles se cacheraient-elles dans les parages ?

 

Épisode sept :

Un court instant, Sylia se sentit gagnée par l’euphorie. Elle s’écroula sur les genoux, les jambes coupées par l’idée de sa richesse à venir. Puis, le silence retomba, la réalité s’imposa à elle et elle fut prise d’un doute.

Comment ramener ces robots ? Par où les faire passer ? Et surtout, comme les vendre sans attirer l’attention ?

Sylia se releva et regarda à nouveau autour d’elle : certains disaient que même dans la ville haute, les androïdes en bon état se faisaient rares. Il y en avait pour une fortune. Sylia se rendit compte que si elle se pointait avec un de ces automates dans les bas-fonds, elle allait se faire envoyer directement au trou par le chef de district. Sans parler de l’interrogatoire musclé qui suivrait immanquablement. Mais plus que pour toute autre raison, elle se refusait à faire un tel cadeau à ce porc de Faraday : il ne mettrait jamais la main sur une cette caverne au trésor.

— Rien n’est jamais facile, philosopha la jeune femme à voix haute. Je le sais bien, mais quand même ! Je ne demande pas la lune, pourtant. Je veux juste qu’on me foute la paix et avoir de la chance, de temps en temps !

Prise d’un soudain accès de rage, elle asséna un violent coup de poing sur l’un des robots. Elle se reprocha amèrement la vanité de ses espoirs et s’efforça à retrouver un peu de sérénité. Sous le choc, les blessures de ses phalanges s’étaient rouvertes et lui faisaient un mal de chien. Un filet de sang rouge grenadine s’étalait sur la surface grise du robot, que Sylia essuya d’un geste machinal. Pour se calmer, elle tapota du plat de la main l’épaule de l’automate et tenta de réfléchir à une solution. Tous les démonter pièce par pièce pour les écouler au fur et à mesure réduirait les probabilités de se faire repérer. D’un autre côté, le temps de gagner assez d’argent pour payer le traitement régénératif de son père, ce dernier serait mort de vieillesse depuis belle lurette. Et puis, elle risquait surtout d’endommager les composants. La patience n’était pas la première de ses vertus, et il devait en falloir pour un travail aussi minutieux que le démontage complet d’un robot.

Sylia soupira et se rapprocha à nouveau du pupitre de commandes de l’atelier. L’un des boutons du tableau de bord était surmonté de l’image d’un plan en 2D. Elle l’enfonça et une carte se déploya sous ses yeux, en version hologramme. Lorsque Sylia pointa du doigt la pièce centrale, où elle se trouvait, des détails s’affichèrent en filigrane : nombre de robots stockés, production — nulle — sur les cent jours précédents, température et humidité ambiantes, le tout suivi de nombreux diagrammes. Sylia repéra un couloir sur le plan, reliant l’atelier à une autre pièce de dimension plus réduite. Sylia interrogea la console et de nouvelles statistiques apparurent : c’était un entrepôt, censé contenir une centaine de synthétiseurs de nourriture et autant de trousses de premiers secours. La jeune femme sourit et se frotta les mains. Ce serait plus facile de les rapporter et de les revendre que les robots. Elle tenta d’ouvrir les portes de l’entrepôt et du couloir à distance, mais un voyant rouge s’alluma à chaque fois, accompagné d’une courte explication sur l’origine du problème : « système non opérationnel, veuillez procéder manuellement ». Un diagramme s’affichant, détaillant la procédure à suivre.

— Rien n’est jamais simple, répéta Sylia en grinçant des dents. Je devrais faire graver cette phrase sur mon urne funéraire, ça résume plutôt bien mon existence…

Elle tourna sur elle-même, finit par repérer la porte mentionnée par le plan. Ce n’était autre qu’une grille étroite, en fer forgé, du côté sud de l’atelier. Sylia s’en approcha et constata qu’elle semblait en bon état. Le volant qui en commandait l’ouverture n’opposa qu’une faible résistance lorsque la jeune femme le fit pivoter vers la gauche et la grille lui céda le passage en protestant. Les lumières du couloir s’allumèrent au fur et à mesure de la progression de Sylia. Le sol et les murs étaient faits d’une matière blanche, aveuglante et chaude au toucher. Tous les vingt ou trente mètres, des niches avaient été aménagées de chaque côté du couloir. Des robots sentinelles, d’allure pataude, y reposaient. Ces statues de métal rutilant semblaient juste attendre un ordre pour sortir de leur torpeur. À côté de leurs formes massives, les courbes des automates de l’atelier leur donnaient une apparence gracile, presque fragile.

Après la troisième rangée de niches, Sylia commençait à se demander pourquoi un entrepôt de trousses de soins et de synthétiseurs impliquait un tel niveau de protection. Son regard fut alors attiré par une porte non répertoriée sur la carte de l’atelier. Elle s’en approcha avec circonspection. Elle était large — trois personnes auraient pu la franchir de front. Il n’y avait pas de volant, cette fois-ci, mais ce n’était pas nécessaire : un des battants était légèrement ouvert. Suffisamment pour laisser passer Sylia, même si elle dut cependant se contorsionner pour éviter de se racler les fesses sur les aspérités de la porte. Elle jeta un coup d’œil en arrière, dans le couloir : les robots sentinelles n’avaient pas réagi. La pièce était plongée dans la pénombre, mais Sylia n’eut pas longtemps à attendre. Comme dans le couloir, la lumière s’alluma d’elle-même après que la jeune femme eut fait quelques pas en avant. Ce que les lampes d’un blanc crue et dure dévoilèrent appartenait à un autre âge. Sylia eut un mouvement de recul : autour d’elle, sur des étagères en métal alignées au cordeau, étaient stockées des armes en provenance directe du crépuscule de la mythique Terre. Sylia en reconnut certaines : mitraillettes, fusils laser et grenades par paquets entier s’entassaient sous ses yeux. Elle s’empara d’un pistolet lanceur de fléchette et le tourna en tous sens. Il semblait flambant neuf, comme les robots de l’atelier. Son père en possédait un et lui avait appris à s’en servir. Elle fut surprise de constater qu’il était chargé et en parfait état de fonctionnement. Lorsqu’elle pressa la gâchette, une fléchette jaillit du canon et se ficha de trois ou quatre bons centimètres dans la paroi métallique de la pièce. Sylia en fut impressionné. Jamais l’arme de son père n’aurait pu obtenir un tel résultat.

— Dans quoi me suis-je fourrée, murmura Sylia, soudain effrayée par la portée de sa découverte.

Un bruit en provenance du couloir tira la jeune femme de ses réflexions. On aurait dit le crissement de griffes sur de l’acier…

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Fesse / attendre / richesse / dent / refuser / doute / vieillesse / circonspection / vertu / crépuscule / lune / philosophie / âge / vanité / sérénité / psalmiste (celui qui écrit des psaumes)  / paix / graver / gracile / grenadine.

Les plumes d'Asphodèle

Terra Nova – S1E6 – Sylia

Liens:

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont parvenus à soutirer à Heinrich Sammer les informations dont ils avaient besoin : le nom des personnes ayant possédé ou possédant peut-être encore les plans du système de protection entourant la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova. L’un d’entre pourrait avoir aidé les rebelles lors de leur tentative d’infiltration.

Pendant ce temps, une jeune femme du nom de Sylia Grant explore les bas-fonds à la recherche de trésors des temps passés…

 

Épisode six :

Sylia pataugeait dans une eau opaque depuis près d’une heure et elle commençait à désespérer. À plusieurs reprises, les plafonniers des couloirs déserts qu’elle arpentait avaient grésillé, menaçant de s’éteindre pour de bon. Depuis la première alerte, Sylia avait allumé la lampe torche de son casque, juste au cas où. L’idée de se retrouver soudain plongée dans le noir, immergée jusqu’à la taille, ne l’enchantait pas. En revanche, elle se bénissait d’avoir enfilé le matin même un pantalon, une veste et des bottes d’égoutier. Ce n’était pas très seyant, mais ça lui permettait de rester au sec malgré l’atmosphère saturée d’humidité. Ne comptant pas revenir les mains vides de son excursion, elle avait aussi pris un sac à dos.

De temps à autre, tout en progressant à grandes brassées dans le bouillon elle entaillait sur quelques centimètres la cloison métallique à sa droite, à l’aide d’un couteau en céramique. Elle ne tenait pas à passer deux fois au même endroit sans en être pleinement consciente. Risquer de se perdre dans un tel labyrinthe serait une mauvaise idée. Pestant, Sylia sortit de la poche intérieure de sa veste une carte plastifiée, aux bords cornés. Elle semblait dater de la création du vaisseau et était copieusement annotée : le moindre couloir, la plus petite pièce, tout était documenté de façon détailée. Un simple carré blanc, d’une cinquantaine de m², intéressait tout particulièrement Sylia : l’atelier de réparation des robots. Il se trouvait en plein cœur de la zone inondée, mais elle conservait l’espoir qu’il soit resté au sec, contre toute probabilité.

Du plat de la main, la jeune femme essuya la boue qui maculait sa carte. Elle l’avait subtilisé deux jours plus tôt sur le bureau de Sean Faraday, le chef de son district, alors que ce dernier lui tournait le dos. Il se rhabillait en chantonnant dans sa barbe d’un air guilleret. De rage, Sylia serra les dents. Elle détestait ces « entretiens » mensuels que lui imposait Faraday. Ce salopard vicieux avait hérité sa charge d’administrateur à la mort de son propre père, un an auparavant.

Dans son lit, la nuit, Sylia rêvait qu’elle l’égorgeait après l’avoir étouffé avec son membre. Elle savait qu’elle n’aurait jamais le cran de passer à l’acte et le premier mardi de chaque mois, le même manège se répétait, inlassablement : deux soldats de la garde venaient la chercher au petit matin, sans que personne ne cherche à s’y opposer. Pas même son père. Le soir, c’est par ses propres moyens qu’elle devait trouver la force de rentrer chez elle. Alors, elle s’asseyait dans un coin et pleurait en silence, le visage baigné de larmes acides, la tête pleine des scènes de la journée d’enfer qu’elle venait de subir. Elle se disait parfois qu’elle devrait prendre un mari. Peut-être Faraday la laisserait-elle tranquille ?

Sylia cligna des yeux, hébétée. Une fois de plus, elle avait perdu contact avec la réalité. Ça lui arrivait de plus en plus souvent, ces derniers mois. Depuis que son père… La jeune femme se força à ouvrir grand les paupières. Sa main droite lui faisait mal. Elle se souvint pourquoi en regardant ses phalanges meurtries : elle se revit en train de frapper de toutes ses forces contre la porte de sa chambre, deux heures plus tôt. Elle haussa les épaules. La douleur l’aidait à se concentrer.

Elle reprit son examen de sa carte. À la pointe de son couteau, elle avait barré la plupart des accès menant théoriquement à l’atelier. Tous s’achevaient par des impasses. Plafonds effondrés, murs éventrés, trous béants dans le sol dans les rares endroits secs, elle avait eu droit à tout. Elle inspectait désormais le septième et dernier couloir. Au bout de trois-cents mètres de brasse, elle se retrouva bloquée par une porte qui refusa lui céder le passage. Sylia hurla sa frustration et cogna contre les cloisons à coups redoublés. Elle haletait lorsqu’elle parvint enfin à se calmer et ses phalanges étaient à nouveau en sang.

— Arrête de te raconter des fables. Tu le trouveras jamais, ce foutu entrepôt.

Elle leva les yeux au ciel et se figea. Au milieu du mur, Sylia venait de repérer une grille d’aération. Elle s’en approcha avec un vague sursaut d’espoir. Le sol était surélevé, juste en dessous, et la jeune femme n’eut même pas besoin de se hisser sur la pointe des pieds pour jeter un coup d’œil dans le conduit. Celui-ci était droit, sans le moindre coude aussi loin que portait le faisceau de la lampe de Sylia. En dehors du clapotis de l’eau baignant le couloir, le silence régnait en maître sur les lieux. Sylia y vit le signe d’une embellie à l’horizon et c’est avec des yeux pleins d’étoiles qu’elle se faufila à l’intérieur du tuyau d’aération. Gênée par son sac à dos, elle avait tout juste la place de ramper. Elle avança ainsi une longue minute, lentement et à la force de ses bras. Elle pria pour ne pas tomber sur une horde de rats. Ils ne manqueraient pas de festoyer sur son cadavre pendant des jours entiers, trop heureux d’une telle aubaine. Sylia frissonna. Elle préférait encore penser aux regards de fouines de Faraday.

Perdue dans ses réflexions morbides, Sylia ne sentit pas tout de suite que le conduit obliquait vers le bas, tout d’abord selon une pente douce, puis de façon rapidement plus raide. Lorsqu’elle s’en rendit compte, elle glissait déjà tête la première et, prise de panique, ne parvint pas à se retenir aux parois d’un tuyau devenu quasiment vertical. Elle se réceptionna durement sur le dos, un mètre plus bas, sur un sol métallique. Elle se releva péniblement, frictionnant ses membres endoloris par ses crapahutages autant que par sa chute imprévue. Pourquoi cette pièce n’était pas inondée comme les couloirs alentours paru mystérieux aux yeux de Sylia, un temps. Puis, elle regarda autour d’elle et n’y pensa bientôt plus. Elle était plongée dans le noir et seule sa lampe frontale permettait à Sylia de se faire une idée de la nature des lieux. Un sourire éclaira peu à peu le visage de la jeune femme. Où qu’elle se tournât, des robots humanoïdes se tenaient alignés, en rangs serrés.

Elle s’approcha de l’un d’eux. Il ressemblait en tous points aux androïdes dont lui parlait son père, lorsqu’elle n’était encore qu’une enfant. Ils avaient des membres fins et élégants, des yeux et une peau semblable à ceux des véritables humains. On aurait dit des mannequins attendant d’être habillés, dans la vitrine d’un magasin de la ville haute. L’esprit de Sylia s’évada à cette pensée. Elle songea à ce paradiscéleste, à l’azur artificiel évoqué à de si nombreuses reprises par son père qu’elle avait parfois l’impression d’y avoir passé sa jeunesse. Elle avait alors en tête l’image d’un empyrée où les Doryphores, en égaux des Dieux, avaient le droit de demeurer. Son père jouait le rôle de l’ange déchu aux ailes brisées. Sylia s’imaginait un lieu épargné par le tonnerre et le fracas des armes à énergie des commandos aux ordres des régulateurs. Elle aurait tout donné pour y vivre et échapper ainsi aux tempêtes nauséabondes générées par le système de climatisation défaillant des bas-fonds.

Sylia progressait entre les rangs des serviteurs automates, laissant ses doigts courir sur leurs corps synthétiques, caressant leur douce chevelure au passage. Elle était sur un petit nuage. Lorsqu’elle atteignit le centre de la pièce, elle y trouva une console couverte de poussière, mais dont les touches étaient encore faiblement rétroéclairées. Elle enfonça l’une d’elles, sur laquelle était figurée une ampoule. Une à une, les barres de plafonnier de l’atelier clignotèrent puis s’allumèrent, et la pénombre céda la place à une vive lumière aux tons froids. Sylia tomba à genoux et laissa éclater sa joie. Comme elle s’y attendait, la salle était remplie de robots alignés en rangs d’oignons. Il y en avait sûrement plus d’une centaine.

— Sylia, ma fille, cette fois ça y est. Tu as remporté le gros lot !

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Mardi / nuage / mari / enfer / empyrée / céleste / horizon / lit / paradis / tempête / embellie / azur / atmosphère / étoile / tonnerre / mystérieux / septième / coin / vague / festoyer / feuillée / fable.

Les plumes d'Asphodèle

Terra Nova – S1E5 – Androïde

Liens:

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont chargés d’enquêter sur une tentative d’infiltration de la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova.

Les régulateurs du secteur de Néotopia leur donnent carte blanche pour rétablir la sécurité.

Les deux agents se rendent chez Heinrich Sammer, dirigeant influent de la confrérie des Doryphores, dans l’espoir que celui-ci ait des réponses à leur apporter.

Un androïde les guide vers la demeure du mystérieux Monsieur Sammer, au milieu d’un paysage digne de la mythique Terre.

 

Épisode cinq :

— Prouvez-moi que vous êtes Heinrich Sammer.

Le silence se fit. Lena fixa Denis, sans laisser paraître la moindre émotion. D’abord interloqué, Heinrich rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire franc, presque joyeux. Lorsqu’il parvint à calmer son hilarité, de petites larmes perlaient au coin de ses yeux.

— Vous êtes quelqu’un, vous. Ça alors ! On ne me l’avait jamais faite, celle-là. « Prouvez-moi que vous êtes Sammer », répéta l’adolescent en imitant la voix de Denis.

Puis, son regard se fit de glace et il eut un geste bref de la main droite. Le majordome MC-130 pénétra dans la pièce et ceintura Denis.

— Je vous suggère de lui dire de me lâcher.

— Et pourquoi le ferais-je ? Éclairez ma lanterne, je vous prie : explique-moi qui de nous deux est en position de force.

— Ça me paraît évident.

Denis scrutait son interlocuteur. Heinrich fit un nouveau mouvement du bras pour donner un ordre à son serviteur. Lena agit aussitôt. D’un bond, elle fut sur le robot. Celui-ci recula d’un pas. Denis en profita pour se libérer et se laisser tomber en avant. Lena saisit MC-130 par le cou et poussa, l’envoyant s’écraser contre un mur. Sous le choc, la tête du majordome éclata. Pris de vertige face à la tournure des évènements, Heinrich se leva, stupéfait. Denis le visait avec un pistolet. Les yeux d’Heinrich s’agrandirent lorsque l’agent des régulateurs pressa la détente. Le projectile fut stoppé net à un mètre de sa cible. Denis remit son arme dans son holster et se rassit.

— Vous êtes bien Heinrich Sammer. Les champs de force individuels sont trop rares pour être confiés à un subalterne.

Lena, après avoir rajusté sa tenue, fit face à leur hôte. Elle s’inclina, rigide, buste ployé vers l’avant et bras le long du corps.

— Veuillez excuser le comportement inqualifiable de Monsieur Law ainsi que le mien, Monsieur Sammer. Il n’a jamais été dans nos intentions de vous faire du tort ou de risquer de vous blesser. Nous transmettrons à nos supérieurs un rapport détaillé sur les circonstances de ce malencontreux incident.

Heinrich ne semblait pas l’avoir entendue.

— Mais c’est… Êtes-vous un cyborg ? Et cette arme ! Comment a-t-elle pu franchir mes systèmes de sécurité sans être détectée ?

— De quoi parlez-vous ?

Denis paraissait sincèrement étonné. Il écarta les pans de sa veste : son holster avait disparu.

— Camouflage moléculaire… Je vois. Le régulateur Uneus vous a trop bien équipé. Il me doit des explications.

Heinrich se rassit et Lena se redressa, avant de l’imiter. Heinrich semblait calmé. Il s’appuya sur les accoudoirs de son fauteuil, mains jointes en un triangle au niveau de son visage, puis se pencha en avant et fixa Denis. Ses yeux s’étaient étirés pour ne plus former que deux simples fentes sombres, impénétrables.

— Tout ceci m’a coupé l’appétit. Venons-en au fait : qu’attendez-vous de moi ?

Denis se laisser aller en arrière, contre son dossier.

— Vous avez participé aux travaux destinés à assurer la protection de la salle de navigation de notre vaisseau.

Ce n’était pas une question. Heinrich hocha la tête et Denis poursuivit.

— Nous avons besoin de savoir qui, à part vous, a pu avoir accès aux plans du dédale entourant la zone.

Heinrich réfléchit quelques instants. Puis, il soupira et se passa la main dans son abondante chevelure brune.

— Quatre personnes, cinq tout au plus, sont concernées. Je vous envoie la liste immédiatement.

— Reçu, indiqua Denis presque aussitôt.

— Quoi d’autre ?

— Votre emploi du temps, ainsi que celui de votre famille et de vos proches au cours des dix derniers mois, est en train d’être examiné de près. Si vous avez quoi que ce soit à vous reprocher, nous le trouverons.

— Je n’ai rien à cacher aux régulateurs.

Heinrich semblait mal à l’aise, mais il n’ajouta rien. Denis pencha la tête du côté droit, le regard soudain vague. Sur sa rétine venait d’apparaître l’image en 3D de l’un de ses informateurs.

— Oui, c’est moi, dit Denis à voix haute. Soyez bref. Je vois. Nous arrivons.

Puis, il se tourna vers Lena.

— Je viens de recevoir un appel urgent. Nous sommes attendus. As-tu quelque chose à demander à notre hôte ?

Lena esquissa un léger sourire avant de s’adresser directement à Heinrich.

— Nous tenons une fois encore à vous présenter nos excuses pour les désagréments occasionnés. J’ai cependant une dernière question à vous poser avant de vous débarrasser de notre encombrante présence : l’un des employés humains enregistrés sur votre domaine est porté disparu depuis cinq jours. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi l’information n’a pas été communiquée aux régulateurs de Néotopia ?

Un blanc suivit,  qu’Heinrich rompit finalement en se raclant la gorge.

— Je n’ai pas à rendre compte des allées et venues de mes salariés.

— C’est votre réponse ?

— Tout à fait.

Lena se leva et adressa un franc sourire à son interlocuteur.

— En ce cas, il me reste à vous remercier pour votre coopération, Monsieur Sammer. Inutile de nous accompagner, nous saurons trouver notre chemin.

Denis se mit debout à son tour. Les deux agents saluèrent leur hôte et prirent congé. Quatre robots les attendaient dans le couloir, leur taser à portée de main. Heinrich les rejoignit. Il avait déjà recouvré l’entière maitrise de ses nerfs et observa Denis et Lena d’un air neutre.

— Permettez, j’insiste. Mes serviteurs vous protégeront jusqu’à ce que vous ayez quitté mon domaine.

— C’est que nous avons encore à faire dans le coin, indiqua Denis. Nous avons réservé une chambre à l’hôtel Carpey.

— Mes robots vous y mèneront. Au revoir. Ce fut un plaisir.

Les yeux d’Heinrich démentaient ses propos amicaux. Le sourire qu’il affichait semblait le fruit d’un tic plutôt que d’une volonté délibérée. Il n’ajouta rien, mais son regard parlait pour lui. Comme un seul homme, les serviteurs d’Heinrich Sammer s’inclinèrent devant les agents Denis et Lena avant de les escorter jusqu’à leur taxi. Celui-ci les attendait toujours à la même place, au niveau de la guérite de ZX-521.

— Je me suis permis d’indiquer à l’IA de votre véhicule le plus court chemin vers votre hôtel, expliqua le robot gardien. Vous y serez dans une petite demi-heure, tout au plus.

Puis, il s’éloigna pour reprendre son poste de garde-barrière. Une fois dans le taxi, Denis éclata de rire.

— Je ne comprends pas ce qui peut vous amuser ainsi.

Le sourire de Lena semblait moins lisse qu’à l’accoutumée. Son chignon était légèrement de travers et elle le remit en place après s’être observée dans un miroir.

— J’en étais sûr, lui dit Denis.

— De quoi parlez-vous ?

— Tu ne peux plus le nier, à présent. Tu es un robot, Lena.

La jeune femme leva le bras droit et le tourna vers Denis, paume vers le haut, avant d’en effleurer la peau avec les doigts de son autre main. L’épiderme s’ouvrit sur toute sa longueur, révélant des os de métal protégeant une multitude de câbles électriques.

— Mon corps n’est peut-être pas fait de chair et de sang, mais mon cerveau est bel et bien organique. Je ressens des émotions. Je suis humaine, tout comme vous.

Denis rit de plus belle. Lena se renfrogna et détourna le regard. Elle semblait vexée. Le taxi avait démarré pendant leur discussion et roulait à vive allure au milieu de vastes champs. Le mur séparant le domaine d’Heinrich Sammer du reste du quartier des Doryphores s’était déjà sensiblement rapproché et était désormais bien visible à l’horizon.

— On n’a pas tiré grand-chose de cet étrange bonhomme, mais on n’est pas venu pour rien : au moins, à présent, je connais ta véritable nature. Ne fais pas cette tête. Tout ça m’amuse beaucoup.

De fait, il semblait excité comme un enfant face à un nouveau jouet. Lena se fit plus sombre encore.

— Vous auriez pu vous faire tuer, c’était idiot de votre part de provoquer ainsi Monsieur Sammer. Si je n’étais pas intervenu, vous ne seriez plus de ce monde. Vous êtes fou, Denis.

— « Denis » ? Je ne suis plus « Monsieur Law » ? On progresse, c’est bien.

— Je vous trouve énervant. Avec vous, on ne sait jamais sur quel pied danser. Tenter de vous suivre sur votre terrain, c’est prendre le risque de se frotter à un tourbillon mental. C’est ce que vous voulez entendre ?

Lena ne souriait plus, à présent. Elle fronçait les sourcils, mais le résultat n’était rien moins que crédible.

— Arrête donc de te forcer, Lena. Sois toi-même, ce sera déjà pas mal. En tout cas, ton épiderme est extraordinaire. Malgré tous les types de capteurs dont je dispose, je suis incapable de voir autre chose en toi qu’une humaine des plus banales. Si je t’ausculte à coups de rayons X, c’est un squelette qui apparaît. Et les veines qui courent sur ta peau sont une merveille d’imitation.

— Je me répète, je ne suis pas une machine.

Denis secoua la tête, surpris par le déni dont faisait preuve Lena.

— Il faut savoir s’accepter comme on est, Lena. Chacun ses qualités et ses défauts, ses habitudes et ses vices. Tiens, d’ailleurs, j’espère qu’il y aura un minibar dans ma chambre. Un peu d’alcool me ferait le plus grand bien, je crois.

— Je ne pense pas que ce soit prévu.

Denis s’assombrit, avant d’évacuer le problème d’un haussement d’épaules.

— Tant pis. Je ne m’enivrerai donc pas, ce soir. Je m’y attendais un peu, j’avoue. Quelle est la suite du programme ?

— Dormir.

Le véhicule ralentit. Ils avaient franchi sans encombre le poste frontière séparant le domaine d’Heinrich Sammer du reste de la ville et longeaient la façade sud de l’hôtel Carpey. C’était un bâtiment haut de cinq étages, aux murs lisses et propres. Rien ne le distinguait des constructions alentour, si ce n’est l’enseigne lumineuse de couleur rouge vif qui surplombait son entrée principale.  Ils s’engagèrent dans le parking souterrain de l’hôtel. Le portail s’effaça devant eux puis se referma sans un bruit.

La nuit promet d’être longue, songea Denis. Il n’avait pas aimé le regard que leur avait lancé Heinrich Sammer avant de les laisser partir. Il ne va pas en rester là. J’aurais peut-être dû le ménager un peu. Mais sans un peu de piment, à quoi bon vivre ?

Mots à exploiter, tirés du blog d’Olivia Billington – Des mots, une histoire :

Tourbillon / baïne / valse / dégringoler / étage / vertige / enivrer / alcool / poème / rime / raison.

Soit vous prenez tous les mots, soit vous en sélectionnez minimum cinq et vous ajoutez la consigne suivante : il doit y figurer une conversation téléphonique.

Logo - O.Billington - désirs d'histoires

Terra Nova – S1E4 – Heinrich Sammer

Liens:

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont chargés d’enquêter sur une tentative d’infiltration de la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova.

Les régulateurs du secteur de Néotopia leur donnent carte blanche pour rétablir la sécurité.

Les deux agents se rendent chez Heinrich Sammer, dirigeant influent de la confrérie des Doryphores, dans l’espoir que celui-ci ait des réponses à leur apporter.

Un androïde les guide vers la demeure du mystérieux Monsieur Sammer, au milieu d’un paysage digne de la mythique Terre.

 

Épisode quatre :

Tout en descendant la colline, Denis se rapprocha de ce l’androïde qui les menait en direction de la demeure d’Heinrich Sammer. Lena lui lança un regard en coin, mais ne dit rien. Denis repéra le numéro d’identification de leur guide. Il était incrusté sur son épaule droite, bien en évidence : « ZX-521 ».

— ZX ?

— Monsieur Law ?

— Comment monsieur Sammer fait-il pour maintenir un tel écosystème dans son domaine ? Sur le trajet, j’ai constaté que des arbres à priori peu compatibles les uns avec les autres cohabitaient sans difficulté. J’ai du mal à imaginer par quelle magie il a été possible de réunir ainsi des cactus, des conifères et des siguines. Sur Terre, ces espèces ne vivaient pas sous un climat identique.

— Je comprends votre incrédulité. Les jardins de Monsieur Sammer ont connu de nombreuses transformations au cours des dernières décennies.

— Quel genre de transformations, précisément ?

Le cyborg resta silencieux un moment. Ils étaient arrivés au pied de la colline et un portail bloquait la route. Vers l’ouest, le lac occupait tout l’horizon et le village avait des airs de petite ville de campagne. ZX-521 entra le code d’accès à la résidence et le lourd portail s’ouvrit sans un bruit. Ils reprirent leur marche en direction de la longère du maître des lieux.

— L’image la plus appropriée est celle d’une chenille, dit soudain le robot.

— Une chenille ?

— Tout à fait. Cet insecte traverse au cours de sa vie plusieurs stades d’évolution, pour finalement se changer un majestueux papillon.

Denis était dubitatif et le montra.

— Je ne vois pas le rapport avec ma question. Vous auriez aussi bien pu me parler des cafards. Il n’y a pas plus adaptable que ces saletés.

— Lorsque j’ai été activé, il y a soixante-deux ans, trois mois et vingt-quatre jours, ces terres ne laissaient en rien présager de ce qu’elles allaient devenir. Je peux vous en projeter les images, si vous le désirez.

— Plus tard, peut-être.

— Monsieur Sammer a mis toute son énergie dans la création de ces jardins. Des technologies héritées de vos lointains ancêtres ont été utilisées pour rendre idéalement fertiles des parcelles proches géographiquement, mais au sol doté de caractéristiques très spécifiques. Acidité, humidité, dosage des minéraux… Tout a été pensé pour favoriser la croissance rapide d’une flore variée.

ZX-521 s’interrompit à nouveau. Ils étaient parvenus à leur destination. Un robot en livrée rouge et noir les attendait sur le pas de la porte. La longère s’étendait devant eux, sur près de trois-cents mètres. Elle ne payait pas de mine et évoquait chez Denis les vieilles bâtisses en pierre dont les habitants de la Terre semblaient friands, dans les anciens temps. Cela ne cadrait pas avec l’idée qu’il se faisait de leur hôte. Quel est le but d’un tel travestissement ? songea-t-il, un peu perdu. Pourquoi feindre l’humilité quand on a tant de pouvoir sur les autres ?

ZX-521 s’inclina devant Denis et Lena.

— Mon rôle s’achève ici. Monsieur Law, si vous désirez poursuivre notre conversation, il vous sera possible de le faire avec le majordome MC-130, qui va prendre le relai et vous mener jusqu’à Monsieur Sammer.

Ayant dit cela, il s’éloigna. De son côté, le robot MC-130 ouvrit la porte à double battant de la longère avant de faire signe à ses deux visiteurs de le suivre à l’intérieur. Le hall dans lequel ils pénétrèrent était à l’avenant de l’aspect extérieur de la bâtisse : parquet en chêne brut, murs blanchis à la chaux et poutres apparentes au plafond. Des tableaux pastoraux constituaient l’unique décoration des lieux. Ils étaient maintenus en place par des fils de plomb, eux-mêmes attachés à des crochets plantés en haut des murs. L’une des peintures évoquait une scène de chasse à courre, symbolisée par l’envol d’une dizaine de canards avec, en toile de fond, trois cavaliers porteurs de fusils. Sur une autre, une femme au dernier stade de la grossesse était allongée dans l’herbe, au pied d’un arbre. Elle était vêtue d’une robe diaphane qui ne masquait pas grand-chose de son anatomie. Elle était entourée d’animaux sauvages, et elle couvait du regard un nid d’oiseau, sur sa gauche. L’un des œufs semblait prêt à éclore.

— L’aspect décoratif de la demeure de Monsieur Sammer a un caractère éphémère, indiqua le majordome. Mon maître apprécie le changement avant tout.

— L’amour de Monsieur Sammer pour les belles choses ne fait aucun doute.

C’est Lena qui venait de parler. Denis l’observa, intrigué qu’elle ait choisi cet instant précis pour prendre la parole. Ils avaient quitté le hall d’entrée et, après avoir parcouru un long couloir, ils s’apprêtaient à pénétrer dans ce qui ressemblait beaucoup à un boudoir. La pièce était petite. De plus, les murs étaient tendus de tapisseries en velours rouge et un voile sombre masquait la fenêtre, créant une atmosphère confinée, intime. Une table ronde, sur laquelle était posé un plateau argenté croulant sous les pâtisseries, ainsi que des fauteuils aux larges accoudoirs, dont les dossiers devaient bien faire trois mètres de haut, occupaient une bonne part de l’espace disponible. Un jeune homme, en apparence tout juste sorti de l’adolescence et confortablement installé dans l’un des fauteuils, semblait les attendre : il se leva à leur arrivée, un franc sourire aux lèvres. Il portait un pantalon et une veste trop grands pour lui. Ses vêtements lui donnaient l’air d’être déguisé, comme un enfant engoncé dans son costume du dimanche.

MC-130 s’inclina comme l’avait fait ZX-521 avant lui, avant de se mettre en faction dans le couloir, immobile.

— Entrez, n’ayez pas peur, dit alors le mystérieux jeune homme.

— C’est que nous avons rendez-vous avec Monsieur Sammer, et… commença Denis, gêné.

— Oui, je le sais bien. C’est moi-même. Asseyez-vous donc. Le repas n’est pas tout à fait prêt. J’ai pensé que ce serait plus agréable de patienter ici. Cette pièce est-elle à votre goût ?

Denis fixa l’adolescent d’un air abasourdi. Lui, Heinrich Sammer ? C’est une blague ?

Lena le contourna et s’installa confortablement sur le fauteuil le plus proche de l’entrée. Elle croisa les jambes et hocha la tête en direction de l’homme qui venait de les accueillir.

— Les techniques régénératives ont progressé. Vous ne faites pas votre âge, Monsieur Sammer.

Son interlocuteur eut un petit rire. Ses yeux pétillaient comme après une bonne plaisanterie. Lena, elle, malgré son caractère réservé, semblait éperdue d’admiration face à l’apparente jeunesse de leur hôte. Denis, quant à lui, se sentait hors du coup. Il s’assit à la droite de Lena, l’air revêche.

— Vous nous dites être Heinrich Sammer, déclara-t-il sans aménité. Prouvez-le.

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Changement / incrédulité ou incrédule (au choix) / papillon / régénérer / chenille / évolution / climat / déguiser / magie / transformation / grossesse / adolescence / éclosion / cafard / majestueux / amour / éphémère / éperdu / envol / travesti.

Les plumes d'Asphodèle

Terra Nova – S1E3 – Lac artificiel

Liens:

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé des épisodes précédents :

Denis Law et Lena Dantes sont chargés d’enquêter sur une tentative d’infiltration de la salle de navigation du vaisseau-planétoïde Terra Nova.

Les régulateurs du secteur de Néotopia leur donnent carte blanche pour rétablir la sécurité.

Les deux agents se rendent aussitôt chez Heinrich Sammer, dirigeant influent de la confrérie des Doryphores, dans l’espoir que celui-ci ait des réponses à leur apporter.

 

Épisode trois :

Une fois le sas franchi, le véhicule de Denis et Lena s’engagea dans un tunnel éclairé par une lumière tamisée. Progressivement, les parois latérales, d’un blanc laiteux, se resserrèrent sur eux. Bientôt, la voie était tout juste assez large pour laisser passer trois voitures de front.

Soudain, ils débouchèrent sur une zone dégagée et arborée. Denis se colla le nez à la fenêtre, sous le choc.

Bon sang, mais on est où, là ?

Lena fit se retourner son siège pour faire face à Denis, et elle le fixa quelques instants en silence avant de l’interpeller.

— Vous n’étiez pas au courant ?

— Au courant de quoi ? Merde, ce gars est assez riche pour vivre comme sur terre, Lena ! On dirait que ça ne vous fait rien, à vous. Vous êtes un robot, ma parole.

— « Comme sur terre » ? releva Lena.

— Mes parents avaient des holodisques. Je les ai visionnés des centaines de fois, gamin. Pas vous ?

— Non. Il n’y avait pas ce genre de choses, chez moi. Et pour répondre à votre remarque sur ma personne, je confirme que je ne suis pas un robot. Je n’aime pas la tiédeur des sentiments, leur côté mielleux, voire visqueux… Mais cela ne fait pas de moi un être insensible pour autant.

Le regard de Lena posé sur lui rendit Denis mal à l’aise. Il crut sentir l’ombre d’un reproche dissimulé derrière l’habituel sourire neutre de son assistante. Plutôt que de lui présenter des excuses, il reporta son attention sur l’extérieur. Le chemin qu’ils suivaient louvoyait entre des collines tapissées de verdure et de parterres de fleurs. Des arbustes encadraient des arbres fruitiers ou de décoration, comme des saules pleureurs ou des platanes. Denis crut voir un lièvre jaillir d’un fourré puis s’y cacher avec précipitation à leur approche. Même la hauteur de plafond était impressionnante, sans doute deux cents ou trois cents mètres. Depuis le sol, il ressemblait à s’y méprendre à un ciel véritable. Un soleil miniature contribuait d’ailleurs à en illuminer l’horizon. Des nuages passaient régulièrement devant l’astre artificiel, le masquant quelques secondes avant de s’éloigner avec lenteur.

— L’orgueil de ce type ne connaît pas de limites, s’exclama Denis.

— Vous devriez garder ce genre de remarques pour vous, lui dit Lena.

Denis hocha la tête, plus agacé qu’autre chose par l’avis de la jeune femme. Il ouvrit la bouche pour lui répondre vertement, mais leur véhicule contourna une falaise rocheuse et le paysage qui s’étala sous leurs yeux lui coupa le souffle. En contrebas, une trentaine de bâtisses formaient un cercle aéré, coupé de larges avenues bordées d’arbres. Les maisons les plus excentrées longeaient un lac dont la surface miroitait sous les rayons du soleil artificiel. Une certaine animation régnait dans le village, évoquant cependant davantage une atmosphère de vacances à la mer que l’activité frénétique qui prévalait au sein des cavernes d’acier de Néotopia.

Denis était hors de lui face à un tel spectacle. Il bouillait littéralement, les poings serrés et la mâchoire crispée.

— Ce n’est plus de la morgue, là, c’est carrément du mépris ! On rationne l’eau pour tout le monde tandis qu’un particulier possède un foutu lac et un putain de village !

— Je me permets de vous suggérer à nouveau de modérer vos propos, Denis. N’oubliez pas que monsieur Sammer est à la tête de la confrérie des Doryphores et que ses connexions incluent vraisemblablement des régulateurs d’autres secteurs autour de Néotopia. Il jouit d’un pouvoir et d’une influence à la mesure de ses conditions de vie, voilà tout. Ah, nous arrivons à un barrage. Calmez-vous, je vous prie.

En effet, leur véhicule ralentit de lui-même et s’arrêta quelques centaines de mètres plus loin. Une guérite se dressait sur le côté droit de la route et une barrière blanche leur bloquait le passage. Un androïde s’approcha d’eux et leur fit signe de descendre. Lena s’exécuta aussitôt, suivie par un Denis empreint de mauvaise volonté. Lena s’adressa au robot gardien avant que Denis n’ait eu le temps de faire un pas dans sa direction.

— Nous sommes attendus par monsieur Sammer.

— J’ai été prévenu. Vous êtes Lena Dantes et votre collègue est Denis Law. Je serai votre guide jusqu’à la demeure de monsieur Sammer. Le repas sera servi dans trente-deux minutes et mon maître sera honoré que vous preniez place à sa table.

Malgré la discrète tentative de Lena pour l’en empêcher, Denis se planta devant l’androïde, les poings sur les hanches.

— Pourquoi nous avoir fait sortir du taxi si vous saviez qui nous étions ?

— Les véhicules sont interdits dans le village, Monsieur Law.

Denis désigna le ruban d’asphalte qui se dirigeait droit vers la baie et longeait les habitations les plus proches.

— À quoi sert la route, dans ce cas ?

— Elle est utilisée uniquement en cas d’urgence. Ne vous inquiétez pas, vous êtes sous ma protection. Il ne vous arrivera rien de fâcheux sur notre trajet, même en circulant à pieds.

Denis se détourna et fourra les mains dans ses poches. L’attitude involontairement condescendante du robot ne l’aidait pas à se calmer.

—  Foutue boîte de conserve, murmura-t-il en serrant les dents.

Leur guide ne fit pas mine de l’avoir entendu. Il se contenta de leur indiquer la direction d’une longère isolée, érigée à l’écart du village. Elle était ceinte d’une clôture et entourée d’une vaste prairie dans laquelle s’ébattaient deux poulains au pelage bai, marqués à la culotte par une jument à la robe identique.

— Si vous voulez bien me suivre, monsieur Sammer vous attend.

Ayant dit cela, le robot s’engagea sur un petit chemin de terre. Celui-ci serpentait le long de la façade ouest de la colline sur laquelle ils se trouvaient. Lena lui emboita le pas, imitée à contrecœur par Denis.

Mots à exploiter, tirés du blog d’Olivia Billington – Des mots, une histoire :

Soutien / famille / convivial / repas / réunion / confrérie / confrontation / humilité / orgueil / arrogance / mépriser / morgue / autopsie / trouver / réponse

Soit vous prenez tous les mots, soit vous n’en sélectionnez que cinq et vous ajoutez la consigne suivante : un des personnages doit dire « je n’aime pas la tiédeur des sentiments ».

Logo - O.Billington - désirs d'histoires

Terra Nova – S1E2 – Doryphores

Liens:

Prologue et Sommaire des épisodes

Résumé de l’épisode précédent:

Denis Law est chargé par les régulateurs locaux d’assurer la sécurité du secteur « Neotopia » a bord du vaisseau Terra Nova.

Une tentative d’infiltration de la salle de navigation est déjouée par Lena Dantes, l’assistante de Denis.

Les régulateurs leur demandent d’enquêter.

 

Épisode deux:

Denis Law jeta un coup d’œil en direction du ciel artificiel : il tenait à en profiter jusqu’au dernier instant. Car à moins d’habiter au cent-cinquante-sixième étage supérieur, au plus haut de la ville-perchée, le parc d’agrément de Néotopia était le seul endroit de tout le vaisseau d’où l’on pouvait contempler la chaude lumière du soleil. Partout ailleurs, ce n’étaient que tunnels et cavernes d’acier baignés par un éclairage cru, froidement métallique. La clarté la plus absolue, sans échappatoire, régnait ainsi presque partout grâce à des lampadaires rococo disposés à intervalles très rapprochés, ainsi qu’à des millions de leds incrustées dans le mobilier urbain. Par contraste, les ombres dispensées par les arbres du parc étaient particulièrement prisées.

Poussant un léger soupir, Denis se courba en avant et monta dans le véhicule choisi par Lena Dantes : c’était un taxi banalisé, à la carrosserie rouge vif tout ce qu’il y avait de plus règlementaire. De quoi se fondre dans la circulation sans éveiller l’attention, avec une différence de taille par rapport au modèle standard : un blindage à toute épreuve et une IA autonome capable de prendre des décisions rapides en cas de pépin. Aussitôt à l’intérieur, Denis ouvrit le coffret dissimulé sous le siège arrière gauche. Il en sortit une veste beige un peu élimée ainsi qu’un jean en tissu synthétique et une paire de baskets vert clair : la tenue à la mode chez les doryphores. À l’avant, Lena fit de même, revêtant une robe d’inspiration orientale, près du corps et fendue sur les côtés, depuis les hanches jusqu’aux chevilles.

Pendant ce temps, l’IA avait démarré en douceur et s’était insérée dans la circulation pour rejoindre le tunnel de la bretelle ascensionnelle la plus proche. Ces rubans d’asphalte inondés de lumière formaient des spirales s’élevant jusqu’aux plus hauts étages et s’enfonçant dans les profondeurs de Néotopia. Ils étaient l’unique moyen de se rendre au quartier des Doryphores, aucun accès piéton n’ayant été prévu. C’était intentionnel : les insulaires, comme ils étaient parfois appelés, veillaient jalousement sur leur sécurité et s’isoler le plus possible du reste de la cité leur était apparu comme la solution la plus simple à appliquer.

L’attente ne fut pas longue, pour une fois, grâce à une circulation à peu près fluide. Pourtant, Denis s’impatienta rapidement et, manipulant les commandes de son fauteuil, il fit se retourner celui de Léna pour qu’elle lui fasse face. Elle ne manifesta pas la moindre surprise. Elle se contenta de sourire d’un air détendu et lissa ses manches du bout des doigts : la soie en était légèrement froissée.

— Quel est le programme ? lui demanda Denis, tout en se tournant vers la vitre pour fixer des yeux le visage du conducteur du véhicule qui s’était porté à leur hauteur.

Ce dernier ne se rendit pas compte qu’il était observé de près et il accéléra quelques instants plus tard, aussitôt remplacé par un autre.

— J’ai pris la liberté d’informer Heinrich Sammer de notre venue. Il nous attend.

— Ce gars me hérisse le poil et il me semblait avoir dit que je voulais me détendre, déclara Denis sur un ton sec, en faisant la moue.

— Monsieur Sammer a des connexions dans tout Néotopia, depuis la ville perchée jusqu’à Bafosse. Des rumeurs font état de liens supposés avec les régulateurs de la zone Terminus.

— Je l’ignorais. Pourquoi ne pas me l’avoir signalé plus tôt ?

— L’information n’est ni officielle ni validée par les régulateurs concernés, répondit Lena sans se départir de son sourire discret.

— Mouais. Mais depuis quand es-tu au courant ?

Lena resta silencieuse une poignée de secondes avant de répondre.

— Trois jours, dix heures et trente-sept minutes.

Denis se renfrogna, mais ne répliqua rien. Lena l’agaçait avec son sens millimétrique de l’exactitude, là où lui-même préférait se fier à son instinct. Et celui-ci lui soufflait de se méfier d’Heinrich Sammer comme de la peste.

Lena le coupa dans ses pensées :

— Nous arriverons bientôt au sas d’admission. J’estime que nous y serons dans vingt-deux minutes étant donné l’état de la circulation.

Denis cligna des yeux et l’heure s’afficha sur sa rétine droite : dix-neuf heures vingt-sept.

— Où passerons-nous la nuit ?

— J’ai réservé une chambre à l’hôtel Carpey, situé en face de la résidence de monsieur Sammer. De là, nous pourrons rendre des visites impromptues aux divers indicateurs recensés dans le quartier. Je sais, ajouta-t-elle, que vous aviez également en tête de vous détendre après votre entrevue avec messieurs les régulateurs Deus et Treus. Mais j’ai pensé que nous pouvions joindre l’utile à l’agréable.

— Te connaissant, j’imagine sans peine que tu vas me faire me lever à l’aube, demain. Du coup, je n’arrive pas vraiment à visualiser la partie « agréable » du séjour…

— Elle sera pourtant bien présente, ne vous inquiétez pas. Peut-être pas dès le début, bien sûr. Mais plus longue est l’attente, plus savoureuse est la récompense, n’est-ce pas ? dit Lena, sans la moindre once d’ironie perceptible dans la voix.

Denis se mordit les lèvres. Il se sentait tout à coup comme un gosse gourmandé par sa mère parce qu’il aurait osé réclamer sa part de gâteau.

Le taxi ralentit à cet instant pour s’engager sur une route secondaire, laissant derrière lui la spirale ascensionnelle et sa vive clarté. Devant eux s’étendait ce qui ressemblait furieusement à une voie de garage mal éclairée, à la chaussée endommagée par endroits. Pourtant, cette ruelle sombre menait presque directement au cœur du domaine d’Heinrich Sammer. Seulement quelques centaines de mètres plus loin, elle était barrée sur toute sa largeur par un cyclopéen portail d’acier, qui n’aurait pas juré au sein d’un complexe industriel. Il était zébré de longues plaques rougeâtres : de la fausse rouille, probablement, songea Denis, blasé.

L’IA stoppa le véhicule au niveau d’une incongrue et rutilante borne de contrôle. Un androïde de sécurité en sortit par l’arrière et se porta à leur rencontre. Après avoir repositionné son siège dans le bon sens, Lena ouvrit sa vitre. La voix sèche et mécanique du robot gardien emplit l’habitacle.

— Avez-vous rendez-vous ?

Ses systèmes d’autodéfense n’étaient pas visibles, mais Denis avait déjà vu de quoi les androïdes étaient capables. Il se tint donc parfaitement immobile, laissant le soin à Lena de montrer patte blanche.

— Nous sommes les agents Denis Law et Lena Dantes. Monsieur Sammer a été prévenu de notre arrivée.

Le garde resta silencieux un instant, puis il se détourna et réintégra sa guérite. Peu après, le portail s’effaça devant le taxi, qui redémarra sur les chapeaux de roues. Ils n’étaient pas en avance et leur hôte était réputé pour son impatience…

Mots à exploiter, désignés par le blog d’Olivia Billington – Des mots, une histoire :

Lumière / éclairage / clarté / lampadaire / attente / rendez-vous / quand / bientôt / demain / jour / nuit / aube / début

Soit vous prenez tous les mots, soit vous n’en sélectionnez que cinq et vous ajoutez la consigne suivante : le lieu de l’action doit être au bord d’un lac.

Logo - O.Billington - désirs d'histoires

Terra Nova – S1E1 – Law

Ne pas hésiter à lire le prologue, même si cela n’a rien d’obligatoire.

Sommaire des épisodes

Denis Law pencha la tête vers la droite, donnant encore davantage l’impression à ses interlocuteurs de faire face à un oiseau de proie. Sa coupe de cheveux en brosse et sa veste militaire complétaient le tableau. La touche finale, quant à elle, était apportée par le regard acéré avec lequel il balayait les environs à chaque instant. Il semblait à la recherche constante du moindre mouvement suspect, du plus petit détail qui ne cadrerait pas avec l’idée qu’il se faisait du monde et de l’ordre qui se devait d’y régner.

Pour l’heure, un point vert lumineux venait d’apparaître sur le côté droit de son champ de vision : Lena Dantes tentait de le joindre. Il activa son implant visio, et l’image en 3D d’une ravissante jeune femme tirée à quatre épingles, en grandeur nature, se matérialisa devant lui. Celle-ci observa Denis un instant sans mot dire, prenant le temps de lisser son chignon du plat de la main. Autour d’elle, plusieurs corps allongés et immobiles baignaient dans une mare de sang. Lena était impeccable. Juchée sur ses talons hauts, ses jambes fuselées moulées dans un costume crème et sa poitrine avantageuse mise en valeur par un bustier blanc, elle affichait ce petit air de dédain que Denis lui connaissait si bien.

— Tentative d’attentat déjouée dans l’aile ouest, au sous-niveau 56. Trois individus infiltrés, tous neutralisés à présent, déclara Lana sur un ton clinique.

—Laissez une équipe de nettoyage sur place et rejoignez-moi. Je suis avez les régulateurs.

— Reçu.

L’image se brouilla et la jeune femme disparut. Denis reprit le contact avec la froide et métallique réalité de la salle d’audience des régulateurs Néotopiens. Deux d’entre eux étaient présents et il était difficile de les différencier : leurs crânes imberbes, au visage creusée de rides plus profondes que le mythique Grand Canyon et à la longue chevelure blanche, se ressemblaient trop pour cela. Du reste, les régulateurs n’avaient plus de corps depuis de nombreuses décennies. Seule leur tête avait été conservée intacte, pour des besoins d’identification plus que dans le but de faciliter la communication avec autrui. Ils baignaient dans des bocaux, eux-mêmes protégés par un champ de force miroitant et irisé, mais des haut-parleurs décryptaient et retranscrivaient la moindre de leurs pensées.

— Votre rapport ? demanda le régulateur Treus.

Bien sûr, ils sont déjà au courant, songea Denis, amer.

— Tout danger est désormais écarté, se contenta-t-il de répondre.

— Votre délicieuse adjointe ne fait pas dans la dentelle, il est vrai, confirma Treus.

Treus fit claquer ce qui restait de son dentier à plusieurs reprises, une lueur amusée au fond des yeux.

C’est ça, marre toi pendant que tu le peux, vieux débris.

— Mais ce n’était pas là l’objet de notre question, compléta Deus, l’autre régulateur. Quel pourrait avoir été l’objectif des intrus, selon vous ?

— L’aile ouest renferme la salle du disque de navigation principal. Notre route s’y affiche en permanence.

— Mais encore ? insista Deus.

Denis se retint de justesse de soupirer, mais ne put s’empêcher de laisser poindre une certaine ironie dans le ton qu’il employa.

— Au sein de la population, de nombreuses voix réclament davantage de transparence au sujet de notre destination finale. Ils ont sans doute décidé d’obtenir l’information par eux-mêmes, faute de communication adéquate sur ce sujet de la part des autorités compétentes ?

— Cette zone est un véritable dédale, indiqua Treus. Nous y avons personnellement veillé au cours des récentes décennies. Comment, dans ces conditions, trois individus lambdas ont-ils pu pénétrer aussi loin dans l’aile ouest ? Vous êtes du genre débrouillard, vous devez bien avoir une idée à nous soumettre ?

— Un traitre haut placé a pu leur fournir un plan ? répondit Denis sur un ton neutre.

— Trouvez le ainsi que ses complices éventuels et éliminez-les. Vous avez carte blanche, trancha Deus.

Un lourd silence retomba ensuite, que Denis finit par rompre en se raclant la gorge.

— Auriez-vous par hasard d’autres désirs qu’il me serait possible de combler ? demanda-t-il.

— Voyez donc de quelle délicatesse ce garçon est capable ! Ah, si j’avais toujours un corps, et un ou deux siècles de moins au compteur… minauda Treus, comme un peu de couleur lui venait aux joues.

— Vous vous croyez drôle, sans doute, agent Law ? intervint Deus d’un ton cassant. Votre rôle me semble clair, mais il nous est apparu que vous le preniez plutôt à la légère, ces derniers mois. Ces la raison pour laquelle nous vous avions convoqué, et les évènements de ce jour nous confirment que nous avions vu juste. Vous êtes chargé d’assurer notre sécurité, en toutes circonstances, et donc d’anéantir toutes les sources de désordre potentiel. Même votre patronyme, « Law », n’a pas été choisi au hasard, figurez-vous. Pour vous aider dans votre tâche, nous vous avons fait don d’implants cybernétiques, qui font de vous un surhomme. Ne vous méprenez pas : ce ne sont que de simples jouets, comparés aux capacités qui sont les nôtres en tant que régulateur. En termes encore plus explicites, vous représentez à nos yeux un bon vieux tube dentifrice : vous êtes là pour nettoyer et faire briller la population de Terra Nova. Lorsque vous serez hors d’usage, nous contacterons la matrice pour lui demander de façonner votre remplaçant. En attendant ce jour, nous comptons sur vous pour vous montrer à la hauteur.

— Vous êtes le bras armé de la justice, agent Law, renchérit Treus. Mais si vos actions se font moins drastiques, s’il nous apparaît que votre capacité à nous satisfaire décline, nous interpréterons cela comme une trahison à notre égard et vous jugerons en conséquence. Est-ce clair ?

Denis hocha la tête en signe d’assentiment. Mais après ce soudain déballage verbal, les régulateurs se turent et leur regard se fit vague. Denis comprit que l’entretien était terminé et il se détourna pour se diriger vers la porte. Mais au moment où il allait poser sa main sur le mécanisme d’ouverture, Treus rompit le silence.

— Si la situation se dégrade, peut-être devrons-nous prévenir Uneus ?

— Vous vous égarez. Nul doute qu’il est déjà informé : rien ne lui échappe, à lui.

Le silence retomba et Denis sentit le poids d’un regard insistant lui démanger les omoplates. Dommage, ça devenait intéressant, se dit-il en franchissant le seuil de la porte pour se retrouver dans un long couloir baigné d’une douce lumière, encadré de murs couleur blanc cassé. Lena l’attendait patiemment et lui sourit en le voyant s’approcher. Il passa à côté d’elle sans lui accorder la moindre attention et elle lui emboita le pas. La façon de se mouvoir de la jeune femme, silencieuse et souple, évoquait à la fois les entrechats d’une danseuse étoile et la grâce mortelle d’un félin.

— Discuter avec ces dinosaures m’a décalqué le cerveau, s’exclama tout à coup Denis. D’un autre côté, je dois dire que pour une fois, les informations distillées par ces vieux chameaux, bien que cachées derrière le fatras d’habituelles inepties, en valaient la peine.

— Était-ce involontaire de leur part ? questionna Lena, sans se départir de son sourire.

— Je l’ignore, pour le moment.

Denis s’arrêta à l’issu du couloir et s’approcha d’un ascenseur express, qui ne s’ouvrit qu’après avoir identifié l’agent Law. Peu nombreux étaient ceux qui avaient le privilège douteux d’être accepté dans l’entourage physique immédiat des régulateurs.

Quelques instants plus tard et une centaine d’étages plus haut, Denis et Lena sortaient de la cabine au beau milieu d’un parc verdoyant, empli du chant d’une multitude d’oiseaux. Aucun n’était visible : il ne s’agissait que d’une bande-son. Pourtant, les bancs et les allées étaient pris d’assaut à toute heure du jour et de la nuit par une foule de badauds, venus écouter en ces lieux magiques la musique factice de la faune artificielle du jardin d’agrément.

Denis leva les yeux au ciel : un magnifique soleil y resplendissait, inondant la cité d’une lumière jaune, chaleureuse. Mais parmi les habitants de la ville-perchée, dont la cime des tours côtoyait les pseudo-nuages, nul n’ignorait que l’astre solaire n’était qu’une simple lampe accrochée à un plafond situé à un kilomètre du sol tout au plus.

— Appelle la voiture, dit Denis. Nous nous rendons au quartier des Doryphores. J’ai besoin d’évacuer tout ce maudit stress.

Lena fit un geste de la main et des pointillés vert vif s’inscrivirent en surimpression sur les rétines de Denis. Une distance s’afficha également : cent trente mètres.

Efficace petite Lena, tu avais donc tout prévu ? songea Denis en se rembrunissant. Il est peut-être temps que je me débarrasse de toi, avant que je ne sois totalement dépendant de tes compétences.

En montant dans le véhicule, garé le long du trottoir, Denis se souvint de la métaphore choisie par Deus pour le décrire. Il eut un sourire crispé.

Vous vous rendrez compte, tôt ou tard, qu’il s’avère plus facile de faire sortir le dentifrice du tube pour l’utiliser que de le forcer à y rentrer à nouveau…

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Dentifrice / délicatesse / deux / débrouillard / désirer / danse / danger / diplodocus (facultatif, transformé en « Dinosaure ») / dentier / désordre / décalquer / drastique / douceur / dédain / désormais / dentelle / dromadaire (transformé en « chameau ») / don / dédale / déballage / doryphore / drôle / départ / disque / déclin / distiller.

Les plumes d'Asphodèle

Terra Nova – prologue

Sommaire des épisodes

 

English version of this post

Le vaisseau-planétoïde Terra Nova errait sans but apparent dans l’immensité spatiale. Seules de rares lumières sporadiques éclairaient encore sa coque gris-clair gangrenée d’impacts de météorites et d’objets stellaires divers. Ses moteurs  s’étaient tous éteints les uns après les autres au fil des générations qui avaient suivi le jour du départ, depuis la station orbitale internationale de la mythique Terra.

Près d’un million d’âmes avaient embarqué aux premiers jours de la diaspora, cinq siècles auparavant. À présent, une petite trentaine de milliers de passagers survivaient tant bien que mal au cœur des entrailles rouillées du mastodonte.

L’ordre continuait plus ou moins de régner, sous la férule des régulateurs et de leurs agents, disséminés à travers la population.

Denis Law, responsable de la sécurité du secteur Néotopia, est l’un de ces agents. Il est secondé par Lena Dantes, jeune femme au caractère bien trempé et d’un flegme à toute épreuve.

Mais une rumeur, que certains avaient crue oubliée, resurgit tout à coup : une nouvelle terre promise serait à portée de main.

L’humanité saurait-elle en profiter pour renaître de ses cendres, ou bien n’était-ce qu’un mirage de plus ?