Hama…

— Bon, tu joues ou pas ? s’impatiente Mak en agitant ses tentacules en direction d’Hembar.

Le télépathe vénusien hoche la tête et se saisit d’un de ses pions. Il inscrit dessus le chiffre « 150 » et le place sur une carte figurant la terre.

— Je fomente une rébellion en Épiphania avec cent-cinquante de mes frères musulmans, déclare Hembar avec un sourire tordu.

— T’as pas bientôt fini, avec tes coups foireux en Syrie ? s’énerve Jips, le vaporeux représentant de Saturne et troisième joueur. Ça fait six ans que ça dure. ET je te signale qu’on est en 1982, dans le jeu, et que la ville dont tu parles s’appelle Hama et non plus Épiphania.

— Je m’en fiche, réponds Hembar.

— Mais merde, Hembar, j’ai de l’artillerie lourde juste à côté, je vais écraser tes foutus frères musulmans et réduire Hama à un gros tas de ruines fumantes en moins d’une semaine ! Tu joues pour perdre, c’est ça ?

— Non, je joue pour t’emmerder. Et même si tu me bats, je reviendrai trente ans plus tard, encore plus fort. Et là, je te garantis que tu auras du mal à me vaincre.

— Mouais, ça reste à voir, fulmine Jips en s’emparant du sablier.

— Hé, les gars, si c’est pour faire la gueule, je le bazarde, moi, ce nouveau jeu. Ou alors, je fais exploser la planète terre et on n’en parle plus.

— Tu  n’oserais pas, tranche Hembar.

— Me tente pas, mon gars. Me tente pas…

Le 2 février 1982, 150 frères musulmans se soulèvent en Syrie, dans la ville de Hama. Cette tentative est sévèrement réprimée par le régime de Hafez al-Assad et marque la fin de la révolte des frères musulmans en Syrie, dans les années 1980.

Aujourd’hui, l’histoire se répèterait-elle ?

C’était un texte « Microphéméride »

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Oppression

— Qu’est-ce qu’il nous veut ? demanda Isa à son amie Marje en chuchotant.

— Je sais pas. Mais j’aime pas la façon dont il nous regarde.

— Ouais, moi non plus. En plus, la rame s’est vidée, ça craint.

— On change de wagon ? suggéra Marje.

— Oui, t’as raison. Filons d’ici, conclut Isa en faisant coulisser la porte vitrée qui séparait les rames.

— Mince ! Celle-ci aussi est vide…

— Dépêchons-nous de rejoindre la suivante, je veux pas être seule à côté de ce malade, s’exclama Isa .

— Vide !

— Et le type nous suit, figure-toi, bredouilla une Isa de plus en plus affolée.

En faisant volte-face, Marje aperçut effectivement la silhouette efflanquée de l’homme qui les suivait. Il était en train de traverser le wagon précédent et venait dans leur direction. Il ne faisait plus aucun doute qu’il en avait après elles. Étrangement, le vacarme dû aux cahots des roues du train sur les voies sembla soudain s’évanouir, pour être remplacé par un silence assourdissant.

— On a dû s’arrêter ! Sortons d’ici ! beugla Marje en se précipitant vers la porte de la rame qui donnait sur l’extérieur.

Quand le battant s’ouvrit brutalement sous la pression qu’elle exerçait, elle se figea devant l’inconcevable. Apeurée, acculée par l’oppression qu’exerçait sur elle l’étranger, Isa rejoignit son amie et ce qu’elle vit à son tour la laissa sans voix. Ce n’était pas du vide. C’était le néant absolu, l’absence de toute chose. Comme si le train s’était immobilisé entre deux dimensions, incapable de franchir l’une ou l’autre des frontières qui le séparaient du réel.

Et dans leur dos, l’homme s’approchait inlassablement.

Ce texte est le second écrit par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.

Prohibition et ET… Un mélange explosif…

Igor Ratchmapov se penche en arrière, bras tendu à l’extrême, bouteille de vodka en main. Il se détend soudain, envoyant s’éclater contre un mur la précieuse boisson. Un liquide liquoreux s’en échappe, dans lequel se débat de plus en plus faiblement une nuée de petites bestioles à la peau transparente.

Sergueï Boutkov s’approche alors et arrose la flaque à l’aide de son lance-flammes.

— Saletés d’ET, marmonne-t-il en dératisant sec… Infester notre production d’alcool nationale dans l’espoir d’envahir nos estomacs et la Sainte Russie par la même occasion ! Heureusement que Lénine n’a pas laissé passer ça.

— Tu débloques, là. C’est le dernier Tzar qui a déclenché la guerre contre ces maudits ET, lui répond Igor. Pourquoi tu crois qu’il a mis en place la prohibition dès 1914, hein ? Pas pour empêcher les boches de se rincer le gosier avec notre vodka, en tout cas. Mais faut avouer, c’est vraiment sous Lénine que la lutte a commencé à obtenir des résultats concrets.

— Il paraît d’ailleurs qu’on en sera bientôt débarrassés. On sait d’où ils viennent, finalement?

— Bételgeuse, explique encore Igor tout en s’approchant des restes fumants de la bouteille. Un ami astronome m’a dit que leur étoile menace de s’effondrer sur elle-même, alors ils fuient.

— Quoi, c’est des réfugiés climatiques-astrologiques ?

— Ouais, c’est dingue, hein… On est tous logés à la même enseigne. La nature sera toujours plus forte que nous, achève Igor en écrasant sous son talon le dernier ET survivant.

— Bon, on cause, mais c’est pas tout ça. Si on veut à nouveau profiter tranquillement de notre vodka, va falloir en mettre un coup. Il paraît qu’il y a un entrepôt entier infesté à Moscou… Le boss nous y attend déjà…

— T’inquiètes, Sergueï, on les fumera tous pour le réveillon !

C’était un texte « Microphéméride »

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Le père noël, bon pour la pré-retraite?

Ceux qui me suivent sur Facebook s’en souviennent peut-être, j’avais parlé fin décembre dernier (2013, donc) d’un conte de Noël que je venais de rédiger. Un contact m’avait alors orienté vers l’appel à texte des Editions du P’tit Golem, et il se trouve que mon texte a été accepté.

J’en fus plutôt heureux, et ce d’autant plus que j’ai, à cette occasion, reçu le tout premier contrat d’édition de ma (encore très courte) vie d’écrivain !

Ce texte, donc, vient de paraître, dans le cadre de l’anthologie « Noël à travers la fantasy« , aux éditions du P’tit Golem, disponible gratuitement sur la librairie Immatériel.

Vous pouvez donc, si le coeur vous en dit, courir télécharger l’ebook, lire tous ces textes et venir ensuite m’en dire des nouvelles?

PS: cette journée du 6 mars fut bonne à un autre titre, car aujourd’hui est sorti le numéro 22 des chroniques d’Altaride, dans lequel est publié l’un de mes textes, à savoir « Les frères alchimistes« .

Bonne lecture et bonne soirée !

Une journée sans Facebook? T’es pas fou?

27 février 2014, 23 h 50: Marc se couche aux côtés de sa femme. Dans le doute, il lui répète ses instructions pour la journée du lendemain.

— Essaye de ne pas faire de bruit en te levant, Hélène, ok ? J’ai posé un rtt et je compte bien passer ces prochaines 24 h sous ma couette.

— Vraiment ? lui demande Hélène, encore un peu surprise par cette nouvelle lubie de Marc.

— Complètement sûr. Idéalement, demain, avant de te mettre au lit, j’aimerais que tu attendes qu’il soit plus de minuit et donc qu’on soit le matin du 1er mars.

— Mais pourquoi ? Je ne comprends pas. Ça te servira à quoi de jouer les ermites, comme ça ?

— Tu n’es pas au courant ? Le 28 février, c’est la journée sans Facebook. Si je me réveille et que je vois mon téléphone ou mon ordi, je vais craquer et lancer l’appli. Si je dors, je ne serai pas tenté. CQFD.

— Ah ouais, malin, confirme Hélène avant d’éteindre sa lampe de chevet.

L’inconnu

L’inconnu s’est échoué sur la plage bordant ma maison il y a un an, jour pour jour. Pourtant, j’ai l’impression que cela remonte au siècle dernier.

Il ne m’a rien dit, tout d’abord, mais dans ses yeux aux pupilles pourpres, baignés de gris, flottait l’ombre d’une étrange nostalgie, un vide que rien ne semblait pouvoir combler.

Lorsqu’il eut recouvré l’usage de la parole, il me raconta tout ce dont il se souvenait : les lointains rivages, les pays fantasmés vers où voguent tant d’hommes et de femmes et d’où bien peu reviennent un jour.

Il me conta, avec force détails, les différences qui subsistent, même là-bas. Cette volonté de classer les choses, de se comparer à autrui, de chercher à dominer à tout prix. « Toujours et en tous lieux, m’expliqua-t-il, nous demeurons pétris de cette supposée humanité que personne n’a jamais contemplée, à laquelle nous vouons un véritable culte et dont découlent tant d’horreurs à vous glacer les sangs. »

J’ignore ce que cela signifie. Je n’ai jamais quitté la crique où j’ai grandi et ne sais rien du monde extérieur. Bien sûr, je suis consciente depuis toujours que l’endroit où je vis appartient à un « tout » infiniment plus vaste. Mais jusqu’à ce que je rencontre l’inconnu, l’idée même de partir loin de ce lopin de terre bordé d’un côté par la mer et de l’autre par une sombre forêt ne m’était simplement jamais venue à l’esprit.

« Ne va pas chercher au-delà des mers matière à dépaysement, tu serais amèrement déçue », me prévint-il de cette voix douce qu’il prenait si souvent en fixant l’horizon. Je l’écoutais en souriant, sans rien dire, craignant qu’il imagine derrière mes commentaires l’éventualité d’un jugement que je pourrais porter sur ses actes ou sa personne.

Et toujours, il recommençait à me parler de ces autres qui l’avaient fait souffrir. De cette mutation qu’il sentait grandir en lui et qui le terrifiait au point de lui faire perdre le sommeil et l’appétit de la chair. Il me montrait d’ailleurs parfois son corps brûlé, atteint jusqu’au plus profond des os par cette arme étrange à laquelle je ne comprenais rien. Puis, il évoquait ces ailleurs qu’il avait traversés au cours de sa vaine et longue quête d’un hypothétique secours face aux dangers qui menaçaient d’engloutir son peuple.

« Ces temps me semblent si lointains, disait-il, que je doute que tu comprennes seulement de quoi je te parle. Tu dois me prendre pour un fou. »

Fou, il l’était assurément, de projeter ainsi sans cesse ses pensées vers ce voyage entamé des années auparavant et qui le hantait tant et plus ; de s’immerger encore et toujours dans cette errance qui lui avait ravi ses amis, sa famille, son peuple, et jusqu’à son insouciance.

Bien sûr, de temps à autre, je tentais de lui faire oublier le poids de sa culpabilité. Mais la découverte de mon univers étriqué, jour après jour, ne pouvait satisfaire sa soif de connaissance, son envie d’autre chose. Cette chimérique recherche d’un sens à son existence le rongeait de l’intérieur. Je le voyais bien, mais il était au dessus de mes forces d’admettre mon impuissance à le rendre simplement heureux.

Car les aventures que je pouvais lui proposer n’étaient que promenades sous le soleil levant, festins de fruits de mer et de crustacés ainsi que longues discussions à partager le soir autour d’un feu de bois et de broussailles. Ces petites choses que je nommais « bonheur » n’étaient aux yeux de l’inconnu que des « passe-temps ».

Et peu à peu, il commença à prendre ses distances vis-à-vis de moi. Il lui arriva de plus en plus souvent d’être ici sans véritablement l’être, de me regarder sans me voir, de m’écouter sans m’entendre…

Car son esprit déraciné continuait d’arpenter l’asphalte gris de ses habitudes. Passé l’émerveillement premier de se retrouver en vie, passé le temps nécessaire au repos de son âme tourmentée, l’inconnu ressentit à nouveau l’attrait hypnotique de l’aventure, du danger.

« Ne vaut-il pas mieux vivre pleinement et mourir avec panache que rester au repos pour l’éternité ? »

C’est, du moins, ce que murmuraient les yeux de l’inconnu lorsqu’il m’annonça son désir de me quitter, d’abandonner « cette cage aux barreaux d’or et de diamants ».

Ce furent ses derniers mots avant qu’il ne se détourne et ne s’éloigne d’un pas vif et nerveux. Pas une fois il ne se retourna avant de disparaître dans la forêt.

*

Encore aujourd’hui, les échos de son passage restent gravés dans ma mémoire. Parfois, je ressens l’ombre d’une présence. Mais quand je me redresse, je ne vois rien. Je suis seule.

Auparavant, cela ne me dérangeait pas : d’aussi loin que remontent mes souvenirs, j’avais toujours vécu ainsi.

À présent, il en va différemment. J’ai connu une autre existence et la présence d’hier s’est transformée dans mon cœur en un vide béant. Qu’est-ce qui pourra combler ce manque qui me hante ? Est-ce cela que ressentait l’inconnu et qui l’a poussé à m’abandonner ? Devrais-je, à mon tour, quitter ce qui fait ma vie ?

Et même si je le faisais, reverrais-je un jour cet homme fier au regard d’améthyste ?

Mots à exploiter, désignés par le blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Inconnu / Nostalgie / Rivages / Différence / Dépaysement / Horizon / Recommencer / Mutation / Ailleurs / Lointain / Voyage / Insouciance / Oublier / Découverte / Chimérique / Aventure / Soleil / Distance / Ici / Asphalte / Abandonner  / Améthyste

Les plumes d'Asphodèle

Les plumes d’Asphodèle

 

J’ignore ce que cela signifie. Je n’ai jamais quitté la crique où j’ai grandi et ne sais rien du monde extérieur. Bien sûr, je suis consciente depuis toujours que l’endroit où je vis appartient à un « tout » infiniment plus vaste. Mais jusqu’à ce que je rencontre l’inconnu, l’idée même de partir loin de ce lopin de terre bordé d’un côté par la mer et de l’autre par une sombre forêt ne m’était simplement jamais venue à l’esprit.

Haïti…

En souvenir du 12 janvier 2010…

Au bout de plusieurs heures, Jean-Louis Vendredi interrompit sa longue marche et se tourna vers l’Est. Dans cette direction, les lumières de Port au Prince scintillaient encore dans la faible clarté du matin.

— Ils verront, ces Vaudous, que le Shamanisme est une magie plus puissante et plus ancienne ! s’exclama Jean-Louis en brandissant haut son poing fermé.

Puis, il s’assit et se concentra. Aussitôt, des lignes de force apparurent devant ses yeux et une présence se fit jour sous ses pieds : un esprit, endormi et ronflant tel un feu grondant.

— Je fais appel à vous, ô mânes de nos ancêtres, Esprits de cette terre d’Haïti. Réveillez-vous !

— Qui trouble ainsi mon sommeil ? interrogea l’esprit en bâillant et en s’étirant dans la faille qui courait sous l’île.

Les mouvements des mânes firent trembler le sol, la roche commença à se déplacer comme par magie, s’élevant et retombant dans un grand fracas, ensevelissant Jean-Louis en un instant.

Malgré la disparition de l’invocateur, le séisme continua pourtant de gagner en ampleur, s’étendant en direction de Port-au-Prince et du reste d’Haïti, semant carnage et désolation sur son passage. Lorsqu’enfin les mânes atteignirent la surface de l’île, la mort régnait en maîtresse dans les environs.

— Nous, Enriquillos, esprits dragons habitant les failles de votre monde, sommes venus à votre demande. Qui êtes-vous, et où êtes-vous, êtres de chair qui fit appel à notre force ? Répondez !

Mais, Jean-Louis étant décédé, il ne restait personne capable de s’adresser aux âmes. Après s’être tournées dans tous les sens pendant encore de longues minutes, celles-ci décidèrent de retourner leur sommeil centenaire. Bientôt, la terre cessa de s’agiter, et finit par se calmer tout à fait.

Après plusieurs jours passés dans la terreur des répliques, la vie pouvait reprendre son cours sur Haïti.

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Le Ténébreux

L’homme à la cape s’avança au milieu de la foule, provoquant sur son passage un léger frémissement, une réaction épidermique qui alla en s’amplifiant. Les gens murmuraient à son approche, à voix basse. « Le ténébreux », disaient-ils avant de se taire et de le fixer du regard.

Mais lui se contentait de marcher d’un pas vif et sans paraître prêter la moindre attention à ce qui l’entourait, à ceux qui le dévisageaient.

Son but n’était autre qu’un gouffre sombre, un espace caverneux béant tel une bouche privée de lèvres autant que de dents, et sur lequel s’achevait désormais l’avenue principale de Louisville.

Il y a peu de temps encore, à part sans doute ses habitants, personne n’eut été capable de situer sur une carte de la région cette petite bourgade de province. Mais un mois plus tôt, le maire de la ville avait sollicité la venue de cet homme au regard clair, aux gestes empreints de grandeur et de dérision mêlées. Depuis, dans tout le pays, tous se vantaient d’en connaître sur le bout des doigts le moindre bistrot, le goût du moindre de ses croissants, et jusqu’à l’odeur de ses vieilles ruelles bordées de maisons à colombages.

Quant au Ténébreux, il était également le Sombre et ces mots, à eux seuls, auraient suffi à le décrire. Mais il était encore l’Asocial, celui qui ne se lie jamais aux autres et dont la vie est un roman, une pièce de théâtre aux multiples adaptations. Il était d’ailleurs l’unique personnage et comédien de cette tragédie au dénouement que chacun espérait dramatique, en son for intérieur.

Certains suggéraient que le Sombre n’était pas un, mais légion. Qu’à travers le monde, une infinité kaléidoscopique, mais uniforme, avançait masquée au-devant du péril, se sacrifiant jour après jour au profit du plus grand nombre.

Car nul ne l’avait jamais vu ressortir de ces cavernes où l’envoyaient des foules désireuses d’échapper à un sort bien pire que la mort.

Car nul n’avait jamais pu contempler son visage, ni ne l’avait entendu prononcer la moindre parole.

Alors certains, pour l’imiter, optaient pour un ton grandiloquent, rauque, ou bien encore chevrotant. D’autres le disaient muet, peut-être même sourd.

« C’est pour ça qu’il parvient à survivre, là-dedans, parce qu’il n’entend pas leurs voix », avançaient les anciens de l’air blasé de ceux qui n’ignorent rien des mystères de ce monde.

Et chacun, en secret, de se faire le scénariste des aventures du Sombre, tour à tour merveilleuses, horrifiques ou romantiques, voire plus simplement fantasmagoriques.

Le Sombre, à présent et une fois de plus, faisait face à son destin.

Dans le plus grand silence, il s’engouffra dans les ténèbres et la foule retint son souffle, jusqu’à ce que le cri retentisse et que la bouche se referme en l’étouffant abruptement.

Le danger était passé et la vie, doucement, reprit son cours… Comme si de rien n’était.

Car l’oubli est un don du ciel, pour qui se satisfait de vivre en attendant la mort…

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L’apparition…

— Elle est apparue un peu avant l’aube, de l’autre côté de la palissade, expliqua Dean à Tuomas lorsque celui-ci le rejoignit.

— C’est celle que j’aperçois près de la fontaine ?

— Tout à fait. Elle est restée complètement immobile depuis.

— Qu’est-ce qu’elle fabrique là, d’après toi ?

— Je ne sais pas et je m’en fiche. Elle me fout les pétoches.

— Ce n’est qu’une grosse vache comme il y en avait tant, avant. De quoi as-tu peur ? Qu’elle pète tout autour d’elle ?

Tuomas ricana de son bon jeu de mots, plutôt fier de lui sur ce coup.

Dean le regarda longuement, sans rien dire. Tuomas se retourna vers la bête.

— Merde, elle a bougé !

— Qu’es-ce qu’elle fait ? s’écria Dean, paniqué.

— Elle broute. Et à un moment ou à un autre, elle dilatera sans doute ses sphincters.

— Ça ne me fait pas rire, répliqua Dean en empoignant son fusil.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— J’ai faim et je n’aime pas trop la voir brouter comme une andouille, dehors, au milieu de tous ces…

— À peine auras-tu tiré qu’ils rappliqueront tous et la dévoreront vivante. Il vaudrait mieux l’attirer à l’intérieur et la tuer à ce moment-là, plutôt que l’inverse.

— Pas bête.

Deux heures plus tard, les deux hommes étaient enfin parvenus à faire entrer l’animal dans le fortin.

— Pourquoi est-ce qu’elle pue comme ça, cette vieille carne ? Je lui trouve un air carrément bizarre, moi, murmura Dean en restant à bonne distance.

— Tu n’y connais rien. Laisse-moi faire, je vais l’égorger tout seul, dans ce cas. Les autres seront fiers de nous, tu verras !

Ce furent les dernières paroles intelligibles prononcées par Tuomas. À peine se fut-il approché de la vache que celle-ci le mordit à la main. La bête était morte depuis plusieurs jours déjà et elle transmit le virus à Tuomas. Quelques heures plus tard, une ville supplémentaire était rayée de la carte avec ses six cents habitants, tous zombifiés à présent…

Ce texte est le premier écrit par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.

Bonne fête des pères

Le scaphandrier fait de grands bonds de sauterelle sur la face exposée de la planète morte.

Autour de lui, les plaines désertiques, au sol craquelé, sont parsemées de cratères et de petites collines.

Chacun des pas de l’homme soulève un nuage de poussière rouge, dense, qui met plusieurs minutes à retomber.

Le soleil se lève à l’horizon, ses pâles rayons peinent à réchauffer l’atmosphère et du givre se forme sur la visière du casque du promeneur spatial.

Au loin, un gigantesque panneau déploie son message en trois dimensions sur plusieurs centaines de mètres carrés.

« Participez à l’expérience du Tourisme archéologique, visitez les villes endormies de nos ancêtres. Revivez la Guerre des 95, comme si vous y étiez ! »

Au détour d’une colline, à l’issue d’un parcours fléché de rouge, le scaphandrier parvient à une large dépression en forme de vasque.

Tapie au fond de son nid, une ville aux tours brisées, démolies, aux rues encombrées des carcasses d’une société anéantie l’attend, l’espère.

« Paris ! Joyau de la décadence terrienne, berceau et tombeau de la civilisation humaine. Paris ! Principal centre culturel de son époque. Paris ! Première ville à tomber, victime du conflit éclair, la « Guerre des 95 ». 95 minutes, 95 milliards de morts, 95 millions de survivants. »

Suit un court film en réalité augmentée, injecté directement dans la matière grise du scaphandrier-touriste-archéologue.

L’exode, les bombes, les cris, la mort et la souffrance comme si vous y étiez. En direct live. Ou presque. La publicité n’avait pas menti.

Un appartement vide, au sein d’une tour couchée sur le flanc comme une grand-mère malade.

Une simple lettre laissée sur la table en bois de la cuisine.

Une écriture maladroite pour faire plus vrai et la trace de sang pour le côté dramatique.

Le dernier mot n’est pas complet. L’enfant a dû être interrompu… Probablement.

« Bonne fête des Pères, mon Papapounet d’Amour ! Je t’aime très fort ! Dis, tu m’emmèneras vraiment au parc Eurodisney à mon prochain anniversaire ? Tu m’as pro… »

On imagine l’enfant relevant soudain la tête en entendant le bruit des premières bombes et laissant retomber son stylo sur la table.

Incroyable qu’une simple feuille ait pu survivre a tout cela. À moins qu’elle n’ait été rédigée plus tard, après le conflit ?

C’est rudement bien imité en tout cas, songe le scaphandrier en tâtant les bords calcinés du « témoignage d’un lointain passé ».

L’homme repose la lettre et ressort de la pièce de sa démarche mi-traînante, mi-bondissante.

Le mot d’un enfant mort depuis des siècles. Un lieu du temps passé : Eurodisney.

Tout cela a-t-il pu être réel, un jour ?

Enfonçant un bouton vert sur sa combinaison, il fait apparaître devant lui des flèches rouges: la visite continue…