Palais Bourbon

— Tirel, dis moi, c’est pas maintenant qu’ils sont censés nous exfiltrer ? demanda Mirus à son voisin de droite d’une voix incertaine.

— Je crois bien que si, répondit ce dernier.

En face d’eux, le peloton d’exécution était aligné comme à la parade. Les soldats préparaient leurs armes. Mirus crut entendre l’un d’eux siffloter gaiement.

— Alors qu’est-ce qu’ils attendent ? Je crois bien que j’ai eu ma dose d’adrénaline, moi. Ça suffit, je veux rentrer chez moi.

— C’est quand même vachement plus réaliste que ce à quoi je m’attendais. Pas comme au cinéma, même avec la 5D. J’ai vraiment les pétoches, renchérit Tirel tandis que les fusils se tournaient dans leur direction.

Un officier s’avança et leva son sabre de cavalerie vers le ciel. Quelques secondes s’égrenèrent dans un silence de mort. Une mouche vola, qu’un corbeau goba joyeusement. Le silence retomba tel la chape de plomb sur la pierre tombale.

— Merde, dit Mirus.

Tirel hocha la tête.

L’officier abaissa le bras et les armes crachèrent leur mortelle sentence.

*

Le 9 mars 1942, sept combattants des Bataillons de la jeunesse sont exécutés au fort du Mont-Valérien. Parmi eux, deux voyageurs du temps en quête de sensations fortes.

Un mouvement de grève inopiné au XXXéme siècle, suivi d’un reboot foireux des serveurs de « Live-Back », société spécialisée dans les voyages vers le passé, empêchèrent le rapatriement de Mirus et de Tirel vers leur époque d’origine.

« La perte des données cognitives au moment précis où le retour allait s’enclencher rend impossible la restauration des puces mémorielles de nos deux malheureux clients. C’est un regrettable incident, qui ne remet nullement en cause la fiabilité du système « Live-Back » dans son ensemble », dira plus tard l’attaché de presse de la société.

 

C’était un texte « Microphéméride »

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Une journée sans Facebook n’est pas sans conséquence…

— On a un problème, chef…

— Quoi donc, le bleu ?

— Demain, tous les humains vont se déconnecter de Facebook.

— Merde, on est déjà le 27 février, aujourd’hui ? Ça passe à une de ces vitesses, le temps…

— Qu’est-ce qu’on fait, chef ?

— Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On serre les fesses et on espère que les batteries de secours tiendront le choc 24 h… Sinon, c’est la panne générale et le crash assuré en plein Paris… Je l’imagine d’ici, le tableau, tien. Ce serait pas joli-joli, notre vaisseau mère posé en plein sur le Louvre… Enfin, quand je dis « posé », je me comprends, hein…

— Notez bien, chef, que c’est une bonne idée que vous avez eue, de pomper l’énergie de tous ces cerveaux humains connectés ensemble via ce réseau Facebook. Depuis le temps qu’on était plus ravitaillés en carburant, ça commençait à craindre sérieusement du boudin. Mais à un moment, il faudra vraiment qu’on trouve le moyen de leur faire oublier cette foutue journée sans Facebook…

C’était un texte « Microphéméride »

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‘Pataphysique et boucle temporelle…

« Un déclic, le son de la bande qui commence à tourner, puis la voix de Thom s’élève dans la pièce :

— « Fête Suprême Quarte de Sainte Marmelade », lut-il péniblement. Markus, mais c’est quoi ce délire ?

— Ce n’est pas un délire, c’est une fête que j’ai imaginée pour aller avec l’invention du siècle.

— Laquelle ?

— Je parle de l’invention phare de la fin du 19éme siècle. Autrement dit, de la ‘Pataphysique.

— La « quoi » ? s’exclama Thom, manifestement incrédule.

— La science des exceptions. Tu verras, demain tu seras un expert en la matière, je te le garantis. »

À ce stade, Markus Jarry arrête l’enregistreur. Puis, il relève la tête pour fixer Thom du regard

— Tu as reconnu ta voix, non ?

— Oui, j’avoue, c’est bluffant. Et je n’ai aucun souvenir de cette conversation.

— Tu me crois, maintenant, quand je te dis que les voyages dans le temps peuvent modifier notre vie ? Hier encore, tu me soutenais mordicus que toute tentative d’influencer un évènement du passé ne pouvait que créer un nouvel espace-temps parallèle, sans du coup changer notre propre présent. Alors ?

— Bon, ok, tu m’as eu. Bien sûr, j’ai déjà entendu parler de cette Science et je sais que Boris Vian a été satrape du collège de ‘Pataphysique. Mais tu avais vraiment besoin de trouver des noms pareils ? « L’ordre de la grande gidouille »… Sérieusement, c’est quoi ton problème ?

— Tout le monde a droit à son petit délire, non ? rétorque Markus, vexé comme un pou.

***

Le 19 février 2150, pour gagner un pari, un voyageur du futur décide de créer la Science de la ‘Pataphysique. Il en suggère l’idée à Alfred Jarry, un lointain ancêtre et glorieux inconnu jusqu’alors.

Hama…

— Bon, tu joues ou pas ? s’impatiente Mak en agitant ses tentacules en direction d’Hembar.

Le télépathe vénusien hoche la tête et se saisit d’un de ses pions. Il inscrit dessus le chiffre « 150 » et le place sur une carte figurant la terre.

— Je fomente une rébellion en Épiphania avec cent-cinquante de mes frères musulmans, déclare Hembar avec un sourire tordu.

— T’as pas bientôt fini, avec tes coups foireux en Syrie ? s’énerve Jips, le vaporeux représentant de Saturne et troisième joueur. Ça fait six ans que ça dure. ET je te signale qu’on est en 1982, dans le jeu, et que la ville dont tu parles s’appelle Hama et non plus Épiphania.

— Je m’en fiche, réponds Hembar.

— Mais merde, Hembar, j’ai de l’artillerie lourde juste à côté, je vais écraser tes foutus frères musulmans et réduire Hama à un gros tas de ruines fumantes en moins d’une semaine ! Tu joues pour perdre, c’est ça ?

— Non, je joue pour t’emmerder. Et même si tu me bats, je reviendrai trente ans plus tard, encore plus fort. Et là, je te garantis que tu auras du mal à me vaincre.

— Mouais, ça reste à voir, fulmine Jips en s’emparant du sablier.

— Hé, les gars, si c’est pour faire la gueule, je le bazarde, moi, ce nouveau jeu. Ou alors, je fais exploser la planète terre et on n’en parle plus.

— Tu  n’oserais pas, tranche Hembar.

— Me tente pas, mon gars. Me tente pas…

Le 2 février 1982, 150 frères musulmans se soulèvent en Syrie, dans la ville de Hama. Cette tentative est sévèrement réprimée par le régime de Hafez al-Assad et marque la fin de la révolte des frères musulmans en Syrie, dans les années 1980.

Aujourd’hui, l’histoire se répèterait-elle ?

C’était un texte « Microphéméride »

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Prohibition et ET… Un mélange explosif…

Igor Ratchmapov se penche en arrière, bras tendu à l’extrême, bouteille de vodka en main. Il se détend soudain, envoyant s’éclater contre un mur la précieuse boisson. Un liquide liquoreux s’en échappe, dans lequel se débat de plus en plus faiblement une nuée de petites bestioles à la peau transparente.

Sergueï Boutkov s’approche alors et arrose la flaque à l’aide de son lance-flammes.

— Saletés d’ET, marmonne-t-il en dératisant sec… Infester notre production d’alcool nationale dans l’espoir d’envahir nos estomacs et la Sainte Russie par la même occasion ! Heureusement que Lénine n’a pas laissé passer ça.

— Tu débloques, là. C’est le dernier Tzar qui a déclenché la guerre contre ces maudits ET, lui répond Igor. Pourquoi tu crois qu’il a mis en place la prohibition dès 1914, hein ? Pas pour empêcher les boches de se rincer le gosier avec notre vodka, en tout cas. Mais faut avouer, c’est vraiment sous Lénine que la lutte a commencé à obtenir des résultats concrets.

— Il paraît d’ailleurs qu’on en sera bientôt débarrassés. On sait d’où ils viennent, finalement?

— Bételgeuse, explique encore Igor tout en s’approchant des restes fumants de la bouteille. Un ami astronome m’a dit que leur étoile menace de s’effondrer sur elle-même, alors ils fuient.

— Quoi, c’est des réfugiés climatiques-astrologiques ?

— Ouais, c’est dingue, hein… On est tous logés à la même enseigne. La nature sera toujours plus forte que nous, achève Igor en écrasant sous son talon le dernier ET survivant.

— Bon, on cause, mais c’est pas tout ça. Si on veut à nouveau profiter tranquillement de notre vodka, va falloir en mettre un coup. Il paraît qu’il y a un entrepôt entier infesté à Moscou… Le boss nous y attend déjà…

— T’inquiètes, Sergueï, on les fumera tous pour le réveillon !

C’était un texte « Microphéméride »

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Haïti…

En souvenir du 12 janvier 2010…

Au bout de plusieurs heures, Jean-Louis Vendredi interrompit sa longue marche et se tourna vers l’Est. Dans cette direction, les lumières de Port au Prince scintillaient encore dans la faible clarté du matin.

— Ils verront, ces Vaudous, que le Shamanisme est une magie plus puissante et plus ancienne ! s’exclama Jean-Louis en brandissant haut son poing fermé.

Puis, il s’assit et se concentra. Aussitôt, des lignes de force apparurent devant ses yeux et une présence se fit jour sous ses pieds : un esprit, endormi et ronflant tel un feu grondant.

— Je fais appel à vous, ô mânes de nos ancêtres, Esprits de cette terre d’Haïti. Réveillez-vous !

— Qui trouble ainsi mon sommeil ? interrogea l’esprit en bâillant et en s’étirant dans la faille qui courait sous l’île.

Les mouvements des mânes firent trembler le sol, la roche commença à se déplacer comme par magie, s’élevant et retombant dans un grand fracas, ensevelissant Jean-Louis en un instant.

Malgré la disparition de l’invocateur, le séisme continua pourtant de gagner en ampleur, s’étendant en direction de Port-au-Prince et du reste d’Haïti, semant carnage et désolation sur son passage. Lorsqu’enfin les mânes atteignirent la surface de l’île, la mort régnait en maîtresse dans les environs.

— Nous, Enriquillos, esprits dragons habitant les failles de votre monde, sommes venus à votre demande. Qui êtes-vous, et où êtes-vous, êtres de chair qui fit appel à notre force ? Répondez !

Mais, Jean-Louis étant décédé, il ne restait personne capable de s’adresser aux âmes. Après s’être tournées dans tous les sens pendant encore de longues minutes, celles-ci décidèrent de retourner leur sommeil centenaire. Bientôt, la terre cessa de s’agiter, et finit par se calmer tout à fait.

Après plusieurs jours passés dans la terreur des répliques, la vie pouvait reprendre son cours sur Haïti.

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Arpanet (du tout)

—     Bonjour, passez-moi Robert … C’est Vinton. Oui, j’attends… Ah, Monsieur Kahn ? C’est fait. Nous pourrons basculer en full TCP / IP à compter du 1er janvier prochain.

Par cette phrase, vraisemblablement prononcée en décembre 1982, le réseau ARPANET est lancé sur les rails qui entraîneront inexorablement l’humanité tout entière, quelques décennies plus tard, vers « l’internétisation » à outrance de la planète.

Au même instant, sur la face cachée de la lune…

—     Ils sont foutus, et ne le savent pas encore… murmure Zargolb dans son dialecte d’Alpha du centaure. En tout cas, les instructions que nous avons envoyées à ce Robert Kahn et à son associé Vinton Cerf ne sont pas tombées dans l’oreille de sourds.

—     Nous devrons être patients, lui répond Krator, résident jupitérien, dans une série de cliquetis interminable. Il reste trois étapes majeures à franchir : tout d’abord, la connexion de masse à l’internet, prévue pour le 21éme siècle. Puis, très rapidement, l’apparition des premiers jeux contrôlés par la pensée. Ce qui marquera le début de la fusion entre l’esprit humain et l’informatique.

—     Oui, intervient Zargolb. Chez ces humains, tout passe par le jeu… Impossible de les faire évoluer sans dimension « ludique », comme ils disent…

—     La troisième étape, la généralisation des implants de connexion neuraux, est la plus importante, continue Krator, imperturbable. Il nous sera alors facile de hacker leurs cerveaux.

—     Il y a tout de même un élément du plan que je ne comprends pas, insiste Zargolb. À quoi bon, tout ça ?

—     Nous avons à disposition une planète qui grouille d’individus prêts à ouvrir leur crâne pour notre seul bénéfice. Pourquoi laisser passer une telle chance de découvrir leurs motivations ?

—     Ah oui, vu sous cet angle… Bon, pourquoi pas, après tout. Ça pourrait se révéler amusant.

Le soir de la fièvre

Dans le camion blindé filant en direction d’Upper East Side et louvoyant entre les voitures abandonnées sur la voie rapide, John insère une K7 dans le lecteur vidéo.

—     Pour ne pas oublier, dit-il simplement en appuyant sur le bouton « lecture ».

Un commentateur TV apparaît à l’écran. Il transpire abondamment et respire avec difficulté.

—     L’épidémie… qui se répand à travers le monde… depuis hier soir, en date du… 16 décembre… a pris une ampleur catastrophique. Plus aucune ville… ne semble épargnée… Je me suis fait mordre… Il y a quelques minutes… Et… Je sens que… raaaaaaaaaaahhh !

Les yeux fous, l’homme déchire sa chemise puis se précipite sur la caméra. Cris, bousculades, l’écran s’emplit de neige puis devient noir.

—     Que ce jour soit inscrit dans nos mémoires comme « le soir de la fièvre », ajoute John en éteignant le poste de TV.

Les soldats qui lui font face le fixent avec des yeux emplis de douleur, avant de s’écrier, comme un seul homme et la main sur le cœur : « Oui, Commandant Travolta ! »

*

Nota : Pour éviter d’être suspecté d’avoir déclenché l’épidémie avec « la fièvre du samedi soir », dont la grande première était programmée le 16 décembre 1977, John Travolta rejoint les traques-fièvre dès le lendemain de la création de cette organisation paramilitaire. Il devient rapidement le leader incontesté de ces hommes et femmes chargés de repérer et d’éliminer les « fiévreux ».

Plusieurs des chansons des films « Grease » et « Saturday night fever » sont reprises et adaptées pour l’occasion, afin de galvaniser les troupes et informer les populations du mode de propagation de la maladie.

Extraits du remix de « You’re the one that I want »

ð  “You better take shelter / ‘cause they’re out there / and they want to eat your brain / and if you can / you better smash their head”

ð  Ou encore “And you better be careful (try not to get beaten) / ‘cause that’s the way the flue spreads”

Voyager One

Au sol, c’est l’euphorie. La sonde Voyager 1 s’apprête à sortir des limites du système solaire.

—     C’est un évènement historique ! déclare le commentateur télé. Nous assistons, en direct, à l’émancipation de l’espèce humaine ! Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle ère en faisant quitter l’héliosphère à l’une de nos créations !

Mais soudain, un rayon d’énergie vient percuter la sonde et la désintègre totalement. Il n’en reste pas le moindre débris.

—     Le Conseil des Trente a eu raison de placer ce système solaire en quarantaine, murmure Zglirb en croisant ses six bras d’un air rageur. Non contents d’avoir ravagé leur planète, ces « humains » entendent désormais encombrer l’univers tout entier de leurs détritus… Et puis quoi, encore ?

=> Le 16 décembre 2004, la sonde Voyager 1 ne quitte pas l’héliosphère, elle ne devient pas « la première création humaine à naviguer au-delà de l’une des principales frontières du Système solaire. ».

Blue Suede Shooes

—     Carl, comment tu comptes payer la note ? lui demande le barman en gardant la main sur la bouteille de whisky.

—     Je peux te refiler mes chaussures en daim bleu ?

—     Pour que j’aie l’air d’une fiotte ? Non, merci.

—     Sinon, je peux te filer ça, insiste Carl Perkins en tendant un morceau de papier griffonné de mots serrés les uns contre les autres.

—     « Blue Suede Shooes » ? C’est quoi, ça ?

—     Une chanson. Je suis pas sûr que Sun records l’accepte et je supporte pas les refus. Tu la prends ? En échange d’un repas, aussi.

—     Ca roule, conclut le barman, qui est un tendre, au fond.

Le soir venu, il montre la feuille à sa femme.

—     Tu t’es encore fait avoir par ce Carl Perkins de malheur ! s’exclame-t-elle, furieuse. Brûle-moi ça tout de suite, espèce d’imbécile. L’alcoolisme, c’est peut-être contagieux.

Carl Perkins ne compose pas « Blue Suede Shooes », qui n’apparaît pas sur le premier album d’Elvis Presley en mars 1956. La carrière de celui-ci, qui commençait à décoller, retombe comme un soufflé. Il meurt pauvre et amaigris, quelques années plus tard, le même jour que Carl Perkins, qui n’a pas connu le succès en ne lançant pas le mouvement du rockabilly.