Destinée

Lorsqu’il sortait sa boite de jeu élimée, elle ne pouvait résister à l’appel des personnages de bois et du plateau de cuir. Alors il époussetait la boite et libérait les effluves indescriptibles en ôtant précautionneusement le couvercle.

Ce jour-là, Morgane passa sa main droite sur l’une des figurines, qui se para d’une barbe blanche, d’une couronne et d’une longue cape en hermine…

— Il me semble que tu as une idée derrière la tête, Morgane, avança Merlin en étirant ses moustaches entre ses doigts.

— Depuis que nous avons quitté la douce contrée d’Avallon, nous nous délassons l’esprit grâce à ce jeu. Pour autant, je pense que nous pourrions faire de ces petits êtres de bois davantage qu’un simple divertissement.

Ce disant, elle agita le roi miniature devant le visage de Merlin, qui ne put s’empêcher de le suivre des yeux avec la plus grande attention. Cette fois encore, Morgane avait suscité en lui un vif intérêt. Il lui tardait de comprendre où elle voulait en venir et il le lui demanda.

— Vois-tu, Merlin, je te sais fin observateur des gesticulations humaines et de leur caractère vain.

— J’en conviens, confirma Merlin d’un hochement de tête.

— Alors, je pense que tu approuveras cette idée qui est la mienne : oublions manants et demoiselles. Influençons Seigneurs et autres puissants de ce monde, pourquoi pas ? Œuvrons ensemble pour aider l’humanité à s’élever de la fange dans laquelle elle se vautre avec tant de complaisance.

— Noble ambition, mais vaste tâche. Par où commencer ?

Morgane se pencha sur le jeu, tapota du doigt une figurine de bois qui prit l’allure d’un jeune garçon.

— L’heureux élu se nomme « Arthur », déclara la fée. Je ferai de lui un roi et tu seras son plus proche conseiller. Seras-tu à mes côtés dans ce projet, Merlin ?

Le sorcier hocha la tête d’un air pensif, mais ne répondit rien. L’avenir s’en chargerait à sa place.

Ce texte est le sixième rédigé par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.

Rêveries

— Non mais tu as vu ça ? s’exclama Marie en pointant le ciel du doigt.

— Quoi ? répondit Marc sans prendre la peine de lever le nez de son bouquin.

Ils étaient tous deux assis sur un banc public dans le parc des Buttes-Chaumont, pour profiter d’une des rares journées ensoleillée de ce début d’année placé sous le signe de la brume.

— Mais ça, là ! insista Marie.

Marc releva enfin la tête. Là haut, un disque rond d’une dizaine de mètres de diamètre flottait, immobile, entre les gratte-ciel. Personne d’autre qu’eux ne semblait l’avoir vu. Sinon, ce serait déjà la panique, songea Marie.

—  Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’exclama alors un agent municipal en passant à côté d’eux…

—  Ça s’appelle un nuage lenticulaire, lança Marc. C’est une variété stationnaire d’altocumulus. Il est magnifique, n’est-ce pas ?

—  C’est que j’ai cru qu’il s’agissait d’un OVNI ! conclut l’agent avant de se remettre en route, quelque peu gêné.

Marie regarda son ami droit dans les yeux et s’adressa à lui, l’air surpris.

—  Tu veux dire que ce n’est pas une soucoupe volante ?

—  Évidemment pas, voyons. Il faut te ressaisir, ma vieille, dit Marc avant de se replonger dans son livre de science-fiction.

—  J’y ai vraiment cru, pourtant, continuait Marie. Je crois même que j’aurais aimé assister à un débarquement d’extraterrestres. Tout du moins s’ils avaient été pacifiques.

Sur ces mots elle sortit un vieux Fleuve Noir de sa poche et reprit la lecture du roman de Bessière des années 1950 qu’elle aimait tant.

Ni l’un ni l’autre n’aperçurent le cigare métallique qui s’extirpa alors du nuage pour disparaître dans l’espace en une fraction de seconde. Le flash produit par la soudaine disparition leur fit bien lever les yeux de leurs livres, mais ils n’y accordèrent aucune importance.

 

Ce texte est le quatrième rédigé par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.

Oppression

— Qu’est-ce qu’il nous veut ? demanda Isa à son amie Marje en chuchotant.

— Je sais pas. Mais j’aime pas la façon dont il nous regarde.

— Ouais, moi non plus. En plus, la rame s’est vidée, ça craint.

— On change de wagon ? suggéra Marje.

— Oui, t’as raison. Filons d’ici, conclut Isa en faisant coulisser la porte vitrée qui séparait les rames.

— Mince ! Celle-ci aussi est vide…

— Dépêchons-nous de rejoindre la suivante, je veux pas être seule à côté de ce malade, s’exclama Isa .

— Vide !

— Et le type nous suit, figure-toi, bredouilla une Isa de plus en plus affolée.

En faisant volte-face, Marje aperçut effectivement la silhouette efflanquée de l’homme qui les suivait. Il était en train de traverser le wagon précédent et venait dans leur direction. Il ne faisait plus aucun doute qu’il en avait après elles. Étrangement, le vacarme dû aux cahots des roues du train sur les voies sembla soudain s’évanouir, pour être remplacé par un silence assourdissant.

— On a dû s’arrêter ! Sortons d’ici ! beugla Marje en se précipitant vers la porte de la rame qui donnait sur l’extérieur.

Quand le battant s’ouvrit brutalement sous la pression qu’elle exerçait, elle se figea devant l’inconcevable. Apeurée, acculée par l’oppression qu’exerçait sur elle l’étranger, Isa rejoignit son amie et ce qu’elle vit à son tour la laissa sans voix. Ce n’était pas du vide. C’était le néant absolu, l’absence de toute chose. Comme si le train s’était immobilisé entre deux dimensions, incapable de franchir l’une ou l’autre des frontières qui le séparaient du réel.

Et dans leur dos, l’homme s’approchait inlassablement.

Ce texte est le second écrit par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.

L’apparition…

— Elle est apparue un peu avant l’aube, de l’autre côté de la palissade, expliqua Dean à Tuomas lorsque celui-ci le rejoignit.

— C’est celle que j’aperçois près de la fontaine ?

— Tout à fait. Elle est restée complètement immobile depuis.

— Qu’est-ce qu’elle fabrique là, d’après toi ?

— Je ne sais pas et je m’en fiche. Elle me fout les pétoches.

— Ce n’est qu’une grosse vache comme il y en avait tant, avant. De quoi as-tu peur ? Qu’elle pète tout autour d’elle ?

Tuomas ricana de son bon jeu de mots, plutôt fier de lui sur ce coup.

Dean le regarda longuement, sans rien dire. Tuomas se retourna vers la bête.

— Merde, elle a bougé !

— Qu’es-ce qu’elle fait ? s’écria Dean, paniqué.

— Elle broute. Et à un moment ou à un autre, elle dilatera sans doute ses sphincters.

— Ça ne me fait pas rire, répliqua Dean en empoignant son fusil.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— J’ai faim et je n’aime pas trop la voir brouter comme une andouille, dehors, au milieu de tous ces…

— À peine auras-tu tiré qu’ils rappliqueront tous et la dévoreront vivante. Il vaudrait mieux l’attirer à l’intérieur et la tuer à ce moment-là, plutôt que l’inverse.

— Pas bête.

Deux heures plus tard, les deux hommes étaient enfin parvenus à faire entrer l’animal dans le fortin.

— Pourquoi est-ce qu’elle pue comme ça, cette vieille carne ? Je lui trouve un air carrément bizarre, moi, murmura Dean en restant à bonne distance.

— Tu n’y connais rien. Laisse-moi faire, je vais l’égorger tout seul, dans ce cas. Les autres seront fiers de nous, tu verras !

Ce furent les dernières paroles intelligibles prononcées par Tuomas. À peine se fut-il approché de la vache que celle-ci le mordit à la main. La bête était morte depuis plusieurs jours déjà et elle transmit le virus à Tuomas. Quelques heures plus tard, une ville supplémentaire était rayée de la carte avec ses six cents habitants, tous zombifiés à présent…

Ce texte est le premier écrit par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.