Absurde

[Apparté]

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[FIN d’apparté]

***

Absurde…

Lorsque l’officier Charles Gym m’appela pour me dire qu’ils avaient trouvé le corps d’une jeune femme ressemblant à ma fille, Mélody, je fus saisie d’une caricature d’espoir. Car à mesure que le temps passait, j’avais le sentiment grandissant d’être le personnage principal d’une mauvaise comédie. Il fallait que ça cesse.

D’une manière ou d’une autre.

Ils passèrent me prendre en bas de l’immeuble et je montais sans un mot dans la voiture banalisée – une Ford d’un autre âge – appartenant à l’officier Gym. J’avais les jambes en guimauve et mon cœur cognait à coups redoublés contre mes tempes, m’assourdissant presque.

L’idée « d’identifier » – comme ils disent – un corps sans vie me révulsait. La possibilité qu’il s’agisse de ma fille était absurde.

Sur la route, Gym alluma le poste radio et de la musique pop envahit l’habitacle, me détournant de mes sombres pensées. Pas longtemps, hélas. Le temps que nous parvenions à la plage sur laquelle la « découverte » avait été faite, la première chanson était revenue à dix reprises sur les ondes.

Inévitablement, je songeais à nouveau à Mélody, à son sourire la dernière fois que nous nous étions dit « au revoir ». Elle ne m’avait pas dit, alors, qu’elle avait rencontré quelqu’un. Je me souviens encore du terme clinique utilisé par les policiers :

« Votre fille entretenait une liaison avec un homme âgé rencontré sur internet ».

Ma fille avait un côté mièvre, mais elle n’était pas stupide. Je lui avais parlé des dangers d’internet. Dès lors, les tentatives d’explications de l’officier Gym ne résonnèrent à mes oreilles que comme un soporifique baragouinage.

Quelque chose avait dû contraindre Mélody à voir cet homme, s’il existait réellement, ce dont je commençais à douter. De toute façon, tout cela m’était égal. Je voulais juste en finir.

« Drague sur internet, rencontre à l’insu des parents, rapt. Meurtre ? Navré, ma petite dame, mais c’est classique. »

À force d’entendre cette litanie Abracadabrantesque, je connaissais par cœur le refrain de leur maudite chanson. J’imagine qu’ils espéraient justifier ainsi le fait de ne pas déployer plus d’efforts pour la retrouver vivante !

Comme pris d’une soudaine inspiration, le ciel se mit à pleuvoir. À verse. Gym actionna ses essuie-glace. Les balais grincèrent sur les vitres sales de la vieille Ford. On tombait de cliché en cliché. Ce n’était plus une comédie, mais un navet ou un roman de gare à un euro. C’en était louche.

Non, décidemment, je n’imaginais pas ma fille amoureuse d’un quadragénaire ou en train de batifoler avec un homme qui aurait pu être son grand-père. C’était absurde. J’allais forcément me réveiller.

Lorsque nous arrivâmes enfin à la fameuse plage, Gym me fit descendre sans un mot. Puis, il me guida jusqu’au cordon jaune tendu entre des piquets : « ne pas dépasser, enquête en cours ». Gym le souleva pour m’aider à le franchir. Quelques mètres plus loin, un policier en uniforme – c’était la première fois que je le voyais – discutait avec une femme aux mains gantées. Elle était à genoux et regardait quelque chose, au sol. Elle se releva à mon approche. C’est alors que je vis le corps recouvert d’un drap blanc.

Le policier inconnu ôta sa casquette.

— Mes condoléances, madame, me dit-il d’un air contrit.

Je ne supportais pas la pitié, surtout lorsqu’elle n’avait pas lieu d’être.

— Tout cela est ridicule. Ma fille doit sûrement m’attendre à la maison ! je répliquais.

L’autre ne répondit rien. Il se détourna. Je m’avançais.

La femme – elle me dit être médecin légiste –souleva un coin du drap et je reconnus le visage.

C’était elle. Ma fille chérie, mon adorée.

Mélody.

Je me recroquevillais. Des larmes inondèrent mes yeux, puis mon visage.

— Ce n’est pas vrai. Dites-moi que c’est un cauchemar. Ce n’est pas elle. Non !

Un flot de paroles jaillit hors de ma bouche sans que je puisse rien faire pour le stopper.

Après ça, je me souviens encore du contact du sable froid et humide contre ma joue, puis plus rien.

Je me suis réveillée dans une chambre d’hôpital trois jours plus tard, le visage toujours ruisselant, avec cette question lancinante tournant en boucle dans ma tête :

Pourquoi elle ?

 

FIN

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture. Je les ai presque tous placés « dans l’ordre d’apparition » ! 🙂

Espoir / Guimauve / Comédie / musique / plage / liaison / mièvre / baragouinage / égalité / classique / chanson / inspiration / balai / (essuie-glace : facultatif) / navet / louche / roman / abracadabrantesque (facultatif) / amoureux(se) / batifoler.

Les plumes d'Asphodèle

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27 réflexions sur “Absurde

  1. Pingback: LES PLUMES 47 – Les textes nous font leur chabada ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture
  2. Un cauchemar qui vire au drame : l’absurdité de la vie virtuelle qui s’arrête sur le sable d’une plage.
    Et une écriture sensible qui donne véracité à la stupidité des rencontres chimériques.

  3. Un épisode de « profilages » ?
    En tous cas, quel talent pour camper l’ambiance et les personnages.
    On y croit tout du long.
    Bises de noël
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • il y en a au moins une qui suit en comptant les mots ; je croyais qu’essuie glace avait été remplacé par balai ? oups !

      sinon, joli thriller sacrément bien ficelé (si on peut dire « joli » pour un « thriller »)

      • Hello !
        J’ai tendance à me « simplifier » la vie en prenant tous les mots d’Asphodèle sans jamais en laisser de côté. Il a dû m’arriver une ou deux fois de ne pas réussir à caser un mot, mais dans l’ensemble, c’est plutôt rare. 🙂
        Et merci pour ton commentaire positif, également. cela me fait plaisir que ce texte ait « fonctionné » !

  4. Waouh ! Mais tu sais que le polar te réussit ! C’est trèèès bien mené, on reste en haleine jusqu’au bout et …on pleure à la fin ! 😥 Je dirais même qu’on a envie de savoir « pourquoi » avec cette maman dépassée et désemparée ! Bravo Pascal, du bon boulot ! 😉 Bon dimanche. Bisous.

    • Merci Asphodèle ! 🙂
      Mais je n’ai aucun mérite: je n’ai fait que la partie « simple » du polar. Le plus dur reste l’enquête, qui doit se « dévoiler » peu à peu sous les yeux des lecteurs. Ca, c’est une autre paire de manche.

      Bonnes fêtes de fin d’année !

  5. D’habitude, dans les polars, on voit seulement le côté « enquêteur », blasé, popularisé (il faut bien le dire) par quantité de séries télévisées, françaises ou américaines, rediffusées à la pelle. J’ai beaucoup aimé que nous soyons des côtés des victimes survivantes, de manière très sensible.

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