Un froid glacial…

2015 - 04 - 06 - Blog Guy Morant - salle de bal abandonnée à Detroit

Ce soir (on était lundi de Pâques, le 6 avril 2015), j’ai écrit un court texte (1 300 mots), en tirant mon inspiration d’une photo.

Cette photo, je l’ai trouvée sur le blog de Guy Morant, en en-tête d’un intéressant article sur l’influence des ruines sur la littérature.

Pour information, Guy s’est également emparé d’une photo de ruines et en a tiré un texte, que vous pourrez lire ici. Par ailleurs (et même si « Whisky », son texte d’aujourd’hui, n’est pas orienté jeunesse), Guy est auteur de romans à destination de la jeunesse. Vous pourrez facilement le retrouver sur Amazon.

Pour en revenir au sujet : les photos de ruines, ça me fascine. D’ailleurs, ça porte un nom : l’urbex. Vous trouverez en fin d’articles des liens vers des sites d’urbex qui m’ont servi de documentation.

2015 - 04 - 06 - Blog Guy Morant - tête de chat ou tigre dans un parc d'attraction à l'abandon

Voici ce que j’en disais, lundi après-midi, sur Facebook :

« Les ruines ont toujours été une grande source d’inspiration pour nombre d’auteurs / artistes / photographes / etc… (catégories non exclusives les unes des autres, NDLR. Surtout la catégorie « etc… », d’ailleurs. je me sens très « etc… », moi même, parfois ^^’)

Bref, je trouve à la fois tristes et poétiques, ces visions d’un temps passé (pas forcément très lointain, d’ailleurs). Se dire qu’à un moment, des gens passaient en petit train dans la gueule ouverte de ce chat aux couleurs étonnantes me remplit de stupeur. Où sont-ils passés ? Que sont-ils devenus ? »

Voici où en étaient donc mes réflexions sur le sujet lorsque j’ai décidé de passer à l’acte et de prendre Guy au mot. Après tout, ne disait-il pas, sur son blog : « à partir de la photo ci-dessus, imaginez une suite à cette petite accroche ».

L’accroche en question, ce sont les quatre premières lignes du texte qui va suivre Je me suis permis de changer le premier mot « Elle » par un prénom : « Lilith ». Mais en dehors de ça, je pense avoir respecté l’énoncé du sujet. ^^’

Place, donc, à cet exercice d’urbex littéraire. Si vous êtes tentés de prendre la suite, n’hésitez surtout pas ! Cherchez une photo, un lieu, et lancez-vous sans (trop) réfléchir ! Revenez ensuite me donner le lien vers votre texte, une fois que vous l’aurez publié.

PS: pour la version en anglais de cet article, cliquez ici.

Pour télécharger le texte en format epub / kindle / pdf, vous pouvez vous rendre ici.

Instructions:

* Pour l’application Kindle

* Pour l’application Nook

* Pour l’application Kobo

Désolé, les instructions sont en anglais. Je vais essayer de les trouver en français asap.

 

À vos marques, prêts, lisez !

 

Détroit, le 28 mars 1991.

Lilith ramassa le bouquet de mariée desséché et ferma les yeux. Aussitôt, la vision de ce passé révolu envahit son esprit. Elle entendit la musique, jouée par un orchestre de jazz, sentit à nouveau les parfums des danseuses et celui de ces roses qui composaient le bouquet. Autour d’elle, le tourbillon de la fête lui donnait le vertige.

Soudain, tout s’arrêta. Lilith fixa son bouquet des yeux : il venait de perdre ses derniers pétales. Ils flottèrent avec lenteur jusqu’au sol, rejoignant dans une immobilité totale la fine couche de poussière qui recouvrait tout dans la salle de bal.

— Mais qu’est-ce qui a bien pu se produire ici ? Que sont-ils tous devenus ?

La voix de Lilith résonna entre les murs entretissés de toiles d’araignées, aux couleurs passées. Dehors, à plusieurs blocs de là, le bruit des klaxons emplissait l’atmosphère malgré l’heure tardive. Il était bientôt minuit, mais les embouteillages n’en finissaient pas.

Les gens fuient. Mais quoi ? Et pour aller où ? Je ne suis même pas sûre qu’ils le sachent eux-mêmes.

Une semaine plus tôt, à peine, la salle de bal dans laquelle elle se tenait était encore animée, envahie par une richissime populace. En une minute, non, en une poignée de secondes, tout avait changé. Les danseurs s’étaient figés, tout d’abord, avant de s’écrouler. L’orchestre s’était tu et la décrépitude s’était installée. De là, elle avait gagné l’étage d’en dessous, puis les suivants, telle une silencieuse gangrène. Le lendemain, le bâtiment tout entier avait pris dix ans d’âge, puis vingt, puis trente. L’hôtel Lee Plaza n’était plus qu’une ruine branlante, désormais, et les maisons des environs n’avaient pas été épargnées.

Lilith s’approcha d’une fenêtre ouverte et voulut la refermer : l’aluminium du chambranle lui resta entre les mains. Les vitres, quant à elle, s’en désolidarisèrent et chutèrent, se transformant au contact du sol en une fine poussière blanche. Lilith lâcha le morceau de métal qu’elle tenait encore. Il subit le même sort que les vitres. Lilith avait déjà assisté plusieurs fois à ce curieux phénomène ces dernières heures et n’était donc pas surprise. Elle avait visité la maison d’en face. Aidée par les gros titres du journal local, elle avait compris que tout pourrissait à vitesse grand V dans un rayon d’un ou deux kilomètres alentour.

Même si les autorités se voulaient rassurantes, Lilith songea que la ville tout entière connaîtrait rapidement un destin similaire. Et s’il n’y avait réellement eu aucun risque, sanitaire ou autre, comme le prétendait la propagande municipale officielle, le quartier du Lee Plaza Hotel n’aurait pas été bouclé. Des barrages avaient été disposés un peu partout, bloquant toutes les avenues et ruelles à plusieurs kilomètres à la ronde. Cela n’avait pas aidé Lilith à approcher du Lee Plaza Hotel, mais elle avait fini par trouver un chemin de traverse, non surveillé.

Certains avaient parlé de restaurer la loi martiale et d’empêcher les habitants de Détroit de quitter la ville, voire même leur domicile… Il est vrai que la panique se généralisait et même sans mentionner les effets de la décrépitude, au rythme où les gens fuyaient, il n’y aurait plus âme qui vive à Détroit avant la fin du mois.

Des coups de feu éclatèrent, au loin. Ceux qui n’avaient pas de voiture en voulaient une. Ceux qui en avaient une… hé bien, ils avaient plutôt intérêt à avoir des vitres blindées et à ne pas ouvrir leurs portières tant qu’ils resteraient coincés dans la zone.

Songeant qu’elle ne reverrait jamais sa propre voiture, garée dans un parking municipal, non loin, Lilith haussa les épaules. Elle se baissa pour ramasser un journal. Elle s’intéressa à la date : 20 mars 1991.

Le jour où tout a commencé…

Le plus troublant, dans tout cela, était sans doute les disparitions. On n’avait vu sortir personne de l’immeuble et il en était allé de même dans tout le quartier. Cinquante mille personnes avaient été rayées de la surface de la planète en quelques dizaines d’heures et personne n’était au courant de rien.

Une brise légère souleva un épais nuage de poussière ocre. Lilith fut prise d’un frisson glacial et ramena les pans de son manteau sur elle.

Mais pourquoi je suis là, moi ?

Elle connaissait la réponse mieux que quiconque, bien sûr : son frère, Mathéo, faisait partie des disparus. Un frère qu’elle ne voyait plus guère qu’une fois l’an et qu’elle n’avait pas reconnu la dernière fois qu’ils s’étaient trouvés face à face. Amaigri, les yeux hallucinés, il lui avait fait peur et elle s’était promis de ne plus accepter ses invitations. C’était il y six mois et elle avait tenu parole, depuis. Ça n’avait pas empêché Mathéo de la harceler de lettres et de coups de fil. Elle était au téléphone avec lui lorsque tout s’était arrêté, que ça s’était produit. Mathéo était tellement excité qu’elle n’avait presque rien compris de ce qu’il lui avait dit.

J’ai réussi ! avait-il crié, fou de joie. J’ai retrouvé ce livre dont je t’ai parlé, l’autre fois. J’ai pu réaliser les expériences suggérées et certaines ont été couronnées de succès. Tu sais, le (…) — là, elle n’avait plus rien entendu pendant plusieurs secondes — et puis aussi (…). Hé, tu m’écoutes ?

— Mathéo, je te capte mal, avait-elle répondu d’une voix lasse.

Son mari l’attendait allongé sur le lit et elle n’avait qu’une hâte : raccrocher.

— Je te vois venir : tu ne me feras pas le foutu coup du tunnel, je sais que tu es chez toi. Et puis, en fait, tu vas plutôt me rejoindre. Je te montrerai quelque chose. Ça dépasse tout ! Il FAUT que tu contemples ça de tes propres yeux. J’ai vraiment réussi ! Si je te disais ce que je suis parvenu à accomplir, tu ne me croirais pas. Je te jure que c’est…

Il y avait eu un blanc et Lilith avait attendu quelques instants que le son revienne. Mais au bout d’une longue minute, ça avait coupé. Elle avait aussitôt rappelé, pour tomber sur un message anonyme l’avertissant qu’il n’y avait « pas d’abonné à ce numéro ».

Une légère brume se formait à chacune des expirations de Lilith, à présent. Elle courut ramasser sa polaire et remit son manteau par-dessus, mais très vite, le froid s’accrut encore.

Ça vient d’en haut, je crois.

Sans réfléchir, elle sortit de la salle de bal et gravit les marches du grand escalier. Elle dut se concentrer : elle ne voulait pas s’appuyer aux garde-fous branlants et risquer ainsi de faire une chute de plusieurs dizaines de mètres. Lorsqu’elle fut enfin sur les toits, elle en eut le souffle coupé : de là-haut, la vue sur Détroit était grandiose ! Lilith sentit son cœur se serrer. Là encore, la décrépitude avait laissé des marques clairement visibles de son œuvre destructrice : le sol de la première des deux tours triangulaires qu’elle visita était jonché de parpaings et de barres de fer rouillé. De larges pans de toitures manquaient, au travers desquels s’infiltraient les rayons de lune — et elle aurait facilement pu faire le grand saut. Seule l’absence de certitude qu’elle retrouverait ainsi son frère empêcha Lilith de commettre l’irréparable.

La mort dans l’âme, elle se rendit à la seconde tour triangulaire, de l’autre côté du bâtiment. Ici aussi, le toit se trouvait en piteux état et une pénombre épaisse, étouffante, régnait dans la pièce carrée.

Il fallut quelques instants à Lilith pour se rendre compte qu’elle n’était pas seule. Une silhouette sombre, aux contours flous, se tenait là, son regard tourné vers la cité en contrebas. La créature était presque invisible, mais le souffle glacial qu’elle exsudait l’environnait d’une vapeur blanchâtre au sein de laquelle son corps à la peau noire et craquelée se découpait nettement. Par endroits, on pouvait même entrapercevoir le squelette blanc-ivoire de la créature. Ses mains, notamment, n’étaient que ligaments entrecroisés et ossements mis à nu. Elle était grande, alors qu’elle était recroquevillée sur elle-même.

Elle tremblait.

Lilith fit un pas en arrière, mais la créature tourna vers elle ses deux yeux aux pupilles d’un rouge flamboyant. Elle ouvrit une large gueule dépourvue de dents et se passa sur ses lèvres minces une langue effilée, plus souple et longue que celle d’un serpent. Le sol sur lequel elle reposait était devenu tellement fin qu’on pouvait presque voir au travers.

Lilith voulut crier, mais sa langue resta collée à son palais. Elle voulut courir, mais ses jambes étaient prises dans le givre. Elle voulut lever les bras pour se protéger, mais ils se rompirent au niveau des coudes et glissèrent jusqu’au sol, où ils éclatèrent en une myriade d’échardes liquides.

Les dernières pensées de Lilith furent pour son frère : Mathéo, qu’as-tu fait ?

Puis, ses yeux se fermèrent et les ténèbres l’envahirent.

 

Sources :

http://www.freaktography.ca/abandoned-detroit/

http://www.freaktography.ca/wp-content/gallery/abandoned-detroit/Abandoned-Detroit-Ballroom.jpg

http://www.freaktography.ca/wp-content/gallery/abandoned-detroit/DSC_0045.jpg

http://detroiturbex.com/content/downtown/leeplaza/index.html

http://www.guymorant.com/cinq-usages-des-ruines/

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9 réflexions sur “Un froid glacial…

  1. Très belle histoire ultra pessimiste, et on aimerait une suite avec d’autre point de vue, comment les choses évoluent dans les villes voisines et si d’autre chercheurs ont trouvé la même formule, et puis est ce que des solutions peuvent être trouvés. On en veut plus …
    Joel

    • Merci Joël ! 🙂 En gros, tu es en train de me dire qu’il faut que j’ajoute cet « univers » à ma liste déjà longue de thèmes à exploiter pour de futures séries.

      Sadique, va ! 😀

  2. Il y a un petit côté S King dans la façon dont se diffuse l’angoisse. On hésite entre l’étrange et le fantastique. jusqu’à la fin. J’ai bien aimé. On veut la suite.

    • Un côté Stéphen King? C’est trop d’honneur que tu me fais, Cléo. 🙂 La suite, la suite… ^^ Je ne sais pas s’il y en aura une, tu sais? J’y réfléchirai, cela dit. Il y a d’autres photos de ruines sur le site de Guy Morant. 🙂

  3. J’aime bien cette idée. Les photos sont inspirantes. J’ai envie d’essayer. En ce moment, j’ai un peu de mal à me passionner pour les AT en cours. Soit ils sont sanglants (c’est pas trop mon genre) soit steampunk (j’aime bien en lire mais pas en écrire.) . Alors pourquoi pas un petit texte fantastique.

    • Hâte de te lire ! 🙂 J’ajouterai le lien à mon article et te demanderai (si tu postes finalement bien) d’ajouter dans ton article des liens vers « Un froid glacial » ainsi que vers « Whisky » (le texte de Guy Morant).
      Guy a suggéré plusieurs approches potentiellse sur son article « http://www.guymorant.com/cinq-usages-des-ruines/ ». Tu peux choisir l’un des thèmes traités par Guy ou moi-même, ou choisir un autre des thèmes évoqués.

  4. Si tu t’intéresse aux ruines il y a quelque chose d’assez special, ce ne sont pas vraiment des ruines mais une ville abandonnée, pret de Tchernobyl et survolée par un drone.
    La ville s’appelle Pripyat et la vidéo a ete mise en ligne sir internet.
    Cela donne une impression de fin du monde, la vegetation a repris ses droits et plus personne n’y habite.
    Les murs tiennent encore mais tout est vide.

    • Le nom « Pripyat » me dit quelque chose. Je crois que j’avais lu un article expliquant que l’adn des animaux avait changé, dans la région, indiquant ainsi une certaine adptation aux nouvelles « conditions de vie » de la faune locale.
      Ce qui me fascine, dans les ruines, c’est ce passage d’une époque où un bâtiment est empli de vie, à une époque où il meurt littéralement (parfois de façon assez rapide, d’ailleurs).

  5. Pingback: Entraide entre auteurs indépendants et marketing du livre | L'Auberge Blévalienne

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