La nuit des jacarandas

J’ai l’impression que ça fait longtemps que je n’avais pas écrit un texte pour l’atelier d’Asphodèle. Pardonnez-moi ! 🙂

Le texte qui suit est un « one-shot » avec à peine une légère touche de SF, mais vraiment trois fois rien. Bonne lecture !

 

J’en profite pour rappeler que j’ai publié cette semaine (mardi) un recueil d’anticipation sur amazon.

Vous pourrez le trouver ici.

Pour en savoir plus sur le recueil, c’est ici que ça se passe. En cliquant sur ce lien, vous pourrez trouverez des liens vers des critiques enthousiastes de la part de bloggeuses ayant lu mon recueil. (merci à elles / eux).

Bon week-end !

 

La nuit des jacarandas

 

— Monsieur le Président, juste un mot pour nos lecteurs ! Que pouvez-vous nous dire sur la situation au Tibet ? Pensez-vous y retourner bientôt ? Quand votre exil prendra-t-il fin, selon vous ?

Jean-Claude Tsongkha soupira, vaguement agacé, comme la meute des journalistes se refermait autour de lui à sa sortie de voiture. Ce soir encore, il y avait droit. Il aurait dû y être habitué, depuis trois ans qu’il assurait la présidence du Tibet par intérim, mais rien n’y faisait : il supportait de moins en moins l’idée de se faire agresser par une forêt de micros.

— Pourquoi vos parents tibétains ont-ils choisi de vous donner un prénom à consonance française ? Il est essentiel pour nos lecteurs de l’apprendre !

Encore cette question ?

Jean-Claude resta sur la réserve et ne répondit rien. Au contraire, aidé par le fin cordon du service de sécurité mis à sa disposition par l’état français, Jean-Claude fendit la foule tête haute, regard fixe. Les portes du théâtre du châtelet s’ouvrirent devant lui et le directeur en personne vint le mener à sa place, au tout premier rang de la salle. Là se trouvait la petite dizaine de sièges de la tribune présidentielle. Le champ de force qui les englobait pour assurer la sécurité des personnalités présentes ce soir-là se résorba au passage de Jean-Claude, pour mieux se remettre en place derrière lui. Le Président Vallès se précipita en avant pour l’accueillir avec force courbettes obséquieusement polies.

— Nous sommes toujours ravis de vous avoir parmi nous, déclara-t-il en se redressant.

— Tant que cela ne vous engage à rien, fit observer Jean-Claude, d’instinct.

Vallès ne tiqua même pas et entraîna son homologue à sa suite. Les ministres de l’Intérieur, de l’Énergie et des marchés financiers étaient présents. Ils s’inclinèrent à leur tour devant le visiteur. Des poignées de main et des cartes de visite furent échangées, puis chacun reprit place. Vallès prit place aux côtés de Jean-Claude et se pencha vers lui.

— On raconte que vous connaissez déjà plutôt bien la soliste du spectacle de ce soir ?

Tout en disant cela, Vallès affichait un sourire de connivence.

Ça promet, songea Jean-Claude. Les histoires de fesses, c’est bien la seule chose qui intéresse encore les Occidentaux.

Il ne laissa rien paraître de son agacement.

— Vous le savez sans doute, Lilah Akami est d’origine népalaise tout comme moi. Nous nous sommes croisés lors du dîner organisé par Julian Gates, le petit fils de Bill Gates. C’était dans le cadre d’une récolte de dons destinés à aider la construction d’hôpitaux et d’écoles dans mon pays.

— Oui, je me souviens. C’était l’an passé, en octobre, n’est-ce pas ? J’y avais envoyé mon ministre du commerce extérieur de l’époque. Le projet doit être bien avancé, à l’heure qu’il est, j’imagine ?

— Il est au point mort. Les Chinois ont bloqué les matériaux aux frontières du Népal, sans la moindre explication ou justification. Cela fait partie des raisons pour lesquelles je souhaitais vous rencontrer. On m’a répondu que vous étiez… Occupé.

— Oui, bien sûr, où avais-je la tête. Ah, mais le spectacle va commencer ! s’exclama Vallès en se tournant soudain vers la scène.

En effet, les lumières s’étaient éteintes au-dessus des gradins, pour mieux se focaliser sur l’orchestre et la chorale. Lilah Akami, jeune Japonaise, prodige de la chanson et né de parents Népalais, s’avança avec dignité sous les projecteurs. Elle s’inclina face au public en une ample révérence. Lorsqu’elle se redressa, son visage s’étirait en un large sourire d’extase. C’était sa façon à elle de se concentrer. Cette habitude l’avait d’ailleurs fait surnommer « la soliste de la félicité » aussi bien par ses fans que par les critiques les plus virulents à son égard.

L’orchestre entama les premières mesures du concert. Lilah Akami prit le micro en main dans un geste d’une grande douceur et ouvrit la bouche pour chanter. Une détonation sèche éclata dans la salle à cet instant. La musique s’interrompit aussitôt et des cris de panique fusèrent dans la foule. Sur scène, Lilah fixait avec effarement ses mains couvertes de sang. Elle resta figée une longue et irréelle minute avant de s’écrouler au sol. La lumière fut alors coupée dans la salle, plongeant le public dans la nuit et ajoutant encore à la confusion générale. Effaré, Jean-Claude franchit le seuil du champ de force malgré une vague tentative de la part de Vallès pour l’en empêcher. Il se précipita aux côtés de Lilah, guidé par la seule lueur des veilleuses. Au sol, immobile dans une flaque écarlate, la chanteuse était à l’image de l’agneau sacrifié à un Dieu vengeur. Ses lèvres s’entrouvrirent sur un cri muet : elle semblait incapable de produire le moindre son.

Dans le même temps, un silence angoissant avait envahi la salle après une annonce au micro appelant le public à retrouver son calme. Jean-Claude se força à entre en méditation pour apaiser les battements de son cœur. Il s’était attendu à voir accourir les secours, mais il se rendit soudain compte qu’il ne restait plus personne sur scène : tous avaient fui.

Il se pencha sur Lilah pour tenter de la rassurer. Elle lui souriait, mais son regard était de glace. Les lumières se rallumèrent soudain et Jean-Claude en fut ébloui. Il tenta de se cacher les yeux derrière son bras droit, mais un nouveau coup de feu éclata dans le silence. Un court instant, le président tibétain en exil eut une pensée pour les jacarandas de Katmandou, la ville où il avait passé son enfance. Puis, la balle qui lui était destinée lui fit éclater le crâne et son corps tout entier fut projeté en arrière tel un pantin désarticulé. Aussitôt après, le froid de la mort le saisit, et il ne vit plus rien.

 

***

De son fauteuil, Vallès acheva de rédiger un court SMS en caractères chinois. Il adressait ses plus sincères condoléances au président Minh, lui indiquant la mort de Jean-Claude Tsongkha. Les secours s’étaient précipités sur scène aussitôt après l’arrestation du tireur. Ils n’avaient pu que constater la mort du président tibétain. Lilah AKami, elle, s’en sortait mieux : la balle n’avait apparemment pas atteint d’organe vital.

Vallès rangea son téléphone après avoir reçu une réponse de Pékin. Bien sûr, un jour de deuil national serait décrété et le président Vallès serait invité à la cérémonie d’investiture du remplaçant de monsieur Tsongkha. Au contraire de ce dernier, le vice-président Lobsang Bimpoché avait toujours prôné le rapprochement avec le grand cousin chinois. Il était même un farouche défenseur de la transformation du Tibet en une simple province, quitte à ce que son peuple abandonne son identité propre. Avant tout, il était malléable et pragmatique.

Les brancardiers transportant Lilah passèrent alors à côté de Vallès et la jeune femme le fixa un court instant. Elle avait joué son rôle avec la justesse d’un métronome et tenait à ce que Vallès honore ses engagements à son égard. Celui-ci songea, en la regardant franchir les portes de la salle en direction de l’ambulance, qu’il faudrait veiller à la remercier.

Définitivement.

 

Mots à exploiter, tirés du blog d’Asphodèle – Les plumes de l’écriture:

Essentiel / réserve / regard / félicité / observer / musique / minute / nuit / agneau / son / muet / méditation / apaiser / angoissant / justesse / jacaranda / jouer.

Les plumes d'Asphodèle

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17 réflexions sur “La nuit des jacarandas

  1. Pingback: LES PLUMES 32 – Les textes en Silence ! | Les lectures d'Asphodèle, les humeurs et l'écriture
  2. C’est pas mal du tout, ça change et ça prouve que tu peux écrire autre chose que de la SF, j’ai lu et relu mais je n’ai pas saisi le passage SF dont tu parles, peut-être le regard de la chanteuse … En tous cas tu t’en sors bien (hormis un paragraphe que je t’envoie par mail avec des corrections) !!! 😆

  3. Ne jamais laisser parler son coeur, mais toujours rester pragmatique – pauvre président sacrifié sur l’autel de l’argent et du pouvoir absolu. Et j’espère bien que Lilah sera définitivement remerciée.

    • Le coeur a ses raisons que la raison ignore. ^^ faut il condamner lilah? Peut être a t’elle des raisons valable à ses yeux pour agir ainsi? Une famille menacée au pays, qui sait?

      • Peut-être, mais l’expression « ses engagements » évoque plus pour moi un travail, une promotion que la résolution d’un chantage affectif.

      • « L’engagement » peut-être la promesse de laisser sa famille la rejoindre au japon?
        J’avoue n’avoir pas réfléchi à ce côté là de l’histoire, donc votre hypothèse est également tout à fait vraisemblable, cela dit.

  4. Il aurait dû profiter du concert pour faire une petite sieste. “Comment ça, c’est déjà terminé ? Ah, on a tiré sur la soliste ? ” Pas grave . ” Un grand coeur n’est pas la qualité la plus prisée chez un président.

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