La vie en rose

— Qu’est-ce que tu reproches à la sagesse populaire, finalement ? me demande Julia d’un air buté.

— Rien de précis. Je ne sais pas, moi, c’est juste que… C’est dépassé tout ça, non ?

Je me sens un peu misérable en disant ça. Je me rends bien compte que je ne vais pas réussir à la convaincre avec un argument aussi faible, mais je n’y peux rien. J’ai toujours trouvé un peu ridicules les proverbes des grands-mères d’antan. Ça me fait penser aux yaourts et aux baguettes « tradition ». Ce retour aux racines qui ressurgit de plus en plus à mesure que la technologie s’empare de nos vies présente un côté « rétrograde » à mes yeux, mais je n’arrive pas à l’expliquer à Julia. La discussion a commencé dans le bus, s’est poursuivi dans la rue, et pour une fois, elle m’a même accompagné jusqu’à mon appartement. Là, sur le seuil, elle semble particulièrement tenir à me convaincre que j’ai tort. J’ai pourtant ouvert ma porte et fait un pas à l’intérieur, mais je n’ose pas lui dire « au revoir ». Je n’ai pas envie de la vexer, quand même.

— Ce que je pense, c’est que les vieux proverbes ne nous aident absolument plus à mieux vivre, de nos jours, si ? « Noël au balcon, Pâques aux tisons », par exemple, on s’en fout ! On a météo France pour nous donner les températures de la semaine, maintenant.

— Beaucoup de dictons sont plus subtils que ça, et continuent de faire sens. « Aide-toi et le ciel t’aidera », ou encore « Pour connaître ton ennemi, connais-toi toi-même ». Tout ce qui est ancien et hérité du passé n’est pas forcément désuet ou inutile, rétorque Julia.

Je dois le reconnaître, d’un point de vue rhétorique, Julia est parfois une redoutable adversaire. L’impression de mener une partie de jeu d’échecs me traverse l’esprit et je me ressaisis : je ne dois pas perdre ! C’est une manie, chez elle, de toujours tout prendre trop à cœur et de ne jamais accepter qu’elle puisse être dans l’erreur. Mais pour une fois, je refuse que ce nouvel affrontement verbal tourne au fiasco. J’en ai trop l’habitude, ces derniers temps. D’ailleurs, je sens soudain une réplique décisive, définitive et irréfutable me monter aux lèvres. J’en salive d’avance : le goût de la victoire est délicatement sucré et parfumé à la rose, je suis désormais en mesure de le confirmer !

J’ouvre la bouche, j’inspire, et… elle me contourne et entre dans mon studio, comme si je n’existais plus. La garce, elle abandonne avant le coup final ! De surprise, j’en oublie ma phrase et mon esprit se vide de toute pensée cohérente. Cela m’arrive d’ailleurs de plus en plus souvent face à mon amie d’enfance : j’appelle cette sensation de néant « l’effet Julia ».

Soudain, elle se fige et se tourne vers moi, un sourire joyeux aux lèvres.

— Ça alors, tu l’as retrouvé quand ?

Elle se précipite vers ma table de salon et s’empare d’une boule à neige avec une tour Eiffel à l’intérieur. La coque en plastique transparent présente une fissure en forme de croix sur sa face supérieure, et des initiales sont gravées juste à côté : « JB ».

— Oui, j’ai fait un peu de rangement, ce week-end. Il était dans un carton, à la cave, je réponds en tentant de prendre un air blasé.

— Tu te rappelles ?

Elle tient la boule à neige entre ses deux mains serrées, tout contre son cœur, et dans ses yeux flotte l’ombre d’un lointain passé.

— Quoi donc ?

— Arrête ton char. C’est toi qui me l’avais offerte, pendant la classe verte du CM2, à la montagne. Tu avais réussi à trouver la seule boutique des Alpes qui vendait des bibelots avec la tour Eiffel, c’était trop drôle !

— Ça t’avait fait plaisir, non ?

— Ah, tu vois que tu te souviens ! Tu m’avais même embrassée, à l’époque.

— J’ai fait ça, moi ?

Je dois rougir, parce que je sens une vague de chaleur m’envahir le visage. Elle en rit, bien sûr. Elle a toujours adoré me mettre mal à l’aise. Je fixe ostensiblement ma montre, mais elle ne remarque pas mon geste. Elle ne me regarde plus et secoue la boule avec frénésie pour en faire tourbillonner la neige. Je m’approche d’elle dans l’idée de prendre la télécommande de la TV que je viens d’apercevoir, sur la table, mais elle me saute au cou au passage et m’embrasse sur les deux joues.

— J’avais tellement peur que tu ne l’aies jeté, je suis folle de joie ! m’explique-t-elle, les yeux brillants de malice. Alors, je compte quand même un peu, pour toi ?

Je souris, mais n’ai pas le temps de répondre quoi que ce soit. Ses lèvres se collent soudain aux miennes avec passion et mon cœur se brouille. Avant que je comprenne ce qui se passe, je me retrouve allongé sur le canapé, tenant Julia dans mes bras. Mes neurones ont décidé de faire grève, je crois. Une phrase unique tourne en boucle dans mon esprit : « Cueille aujourd’hui les roses de la vie » et je me dis que le réveil, demain, sera sans doute un peu épineux.

Rideau !

 

Mots à exploiter, désignés par le blog d’Olivia Billington – Des mots, une histoire :

Sagesse / Proverbe / Absolument / Subtil / Vieillesse / Ennemie / Adversaire / Jeu / Échecs / Fiasco / Erreur / Accepter / Joie / Plaisir / Offrir

La consigne facultative : votre personnage doit retrouver un objet qu’il avait perdu.

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22 réflexions sur “La vie en rose

  1. Pingback: News hebdomadaire n°7 | L'Auberge Blévalienne
  2. quelque part, il a perdu ! tout en gagnant, mais c’est elle qui a gagné . bon, gageons qu’il a apprécié la punition : »qui aime bien chatie bien »

  3. Pingback: Cette maison III | Olivia Billington
    • haha. 😀 Oui, pour une fois j’ai fais dans le rose, content que cela t’ait plu. 😉 Mais le lendemain n’appartient qu’à ces jeunes gens, laissons les donc savourer tranquillement. 😀

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