L’Amour à 30°

La lune éclairait la chambre de ses pâles rayons argentés, baignant d’une lumière diffuse le visage de Marc. Émilie le regarda quelques instants, un demi-sourire aux lèvres. Elle portait toujours l’élégant tailleur crème et l’écharpe de laine blanche, désormais réduits à l’état de serviette-éponge, qu’elle avait revêtus en début d’après-midi.

L’entretien d’embauche qui avait suivi s’était pourtant plutôt bien déroulé, de l’aveu même du recruteur. Il avait notamment vanté la prestance de la jeune femme.

— Vous n’êtes pas comme les autres. Vous avez un petit quelque chose qui vous distingue de toutes les candidates que j’ai vu défiler devant moi ces dernières semaines, avait-il insisté. Vous êtes raffinée dans votre manière d’être et vous faites preuve d’un aplomb rare, pour votre âge.

Émilie n’avait pas osé le détromper, à ce stade. Son visage aux traits lisses, aux joues légèrement rebondies et sa voix douce la faisaient paraître plus jeune que son âge réel. Elle le savait et en jouait volontiers. Le recruteur avait alors embrayé, lui détaillant les travers de ses concurrentes directes au poste d’hôtesse d’accueil de la chaîne d’hôtel Latgo****. Émilie comprit bientôt qu’elle avait bien fait de se taire en écoutant son interlocuteur faire montre d’une singulière cruauté en abordant le cas d’une femme de vingt-huit ans considérée « beaucoup trop vieille pour ce type d’emploi ». Émilie en avait vingt-neuf.

Les maigres espoirs de la jeune femme, entretenus jusque-là par les propos élogieux du recruteur, s’évanouirent d’un coup. Tôt ou tard, il regarderait mieux son dossier et se rendrait compte de son âge véritable.

« Encore un poste inaccessible », avait-elle songé en prenant congé. Seul avantage, l’entretien s’était conclu plus rapidement que prévu. Émilie décida d’en profiter pour faire une surprise à son compagnon. Elle prit pourtant le temps d’acheter des pâtisseries aux figues de barbarie, puis rentra directement chez elle, le cœur battant.

Depuis quatre ans qu’ils étaient ensemble, Marc et elle, Émilie avait le sentiment de planer sur un petit nuage. Elle n’attendait désormais plus qu’une chose, avec une impatience qu’elle avait de plus en plus de mal à masquer, ce qu’elle considérait comme le point d’orgue de la vie de couple : la demande en mariage.

Ces jours-ci, Marc semblait nerveux et elle l’avait vu à plusieurs reprises dissimuler une boite carrée dans sa poche. Mais elle avait eu beau fouiller ses habits, elle n’avait jamais rien trouvé. Pourtant, elle avait eu le sentiment, ce matin là, que le grand jour était enfin arrivé : Marc, pour la première fois depuis le début de la semaine, l’avait regardée droit dans les yeux et l’avait embrassée avec une vigueur renouvelée, comme aux premiers jours.

— C’est pour ce soir, j’en suis sûre, avait-elle murmuré en descendant du bus à l’arrêt de la place de la Cathédrale.

La pluie s’était alors mise à tomber à torrents, faisant déborder les caniveaux et les gouttières en moins d’une minute. Un instant, Émilie s’était crue transportée en Inde, à l’époque de la mousson. Le vent s’était soudain levé, soufflant en longues rafales s’interrompant brusquement pour reprendre de plus belle, faisant chanceler la jeune femme sous de véritables coups de boutoir. On était loin des alizés qui avaient prédominé ces derniers jours. La moiteur accompagnant ce déluge avait même donné l’impression à Émilie de nager au milieu d’une rivière tropicale en crue. Du haut de la cathédrale, les gargouilles avaient semblé se moquer de cette jeune femme traversant la place piétonne en courant comme une folle, sac à main au dessus de la tête dans une futile tentative de se protéger de la pluie battante. C’est trempée des pieds à la tête qu’elle était rentrée chez elle.

Il n’y avait pas un bruit dans l’appartement. Marc devait faire la sieste.

Au centre de la table du salon trônait un panier empli de pommes. Émilie avait posé ses pâtisseries, s’était saisie du couteau à dents qui traînait là, puis d’un fruit. Elle l’avait coupé en quartier avant de mordre dans l’un d’entre eux, machinalement. Puis, elle s’était dirigée vers la chambre à pas de loups et avait ouvert la porte, tout en douceur. Malgré les flots de soleil qui se déversaient dans la pièce – ou peut-être à cause d’eux – elle n’avait vu qu’au tout dernier moment la forme allongée du côté droit du lit. Marc l’enlaçait en dormant, sa main droite frôlant la poitrine de la jeune femme aux cheveux blonds qu’Émilie reconnut aussitôt : Aurélie, une collègue de Marc que celui-ci avait invitée à dîner à deux ou trois reprise le mois précédant.

Mais il était tard, à présent… Émilie leva les mains devant son visage. Dans la pénombre, elle ne savait plus si le liquide poisseux qui maculait ses doigts était de la boue ou bien… Elle lâcha son couteau, qui tomba au sol dans un léger tintement métallique. Elle avait encore en tête le cri muet de Marc lorsqu’elle lui avait tranché la gorge. Le hurlement de terreur d’Aurélie au moment où la lame s’était enfoncée dans son sternum.

Émilie parcourut la chambre du regard. De longues trainées noires souillaient les draps. La jeune femme se demanda si l’hémoglobine partirait mieux à 30° ou à 90°. Elle haussa les épaules. Autant tout brûler, ce serait plus simple.

Mots à exploiter, désignés par le blog d’Olivia Billington – Des mots, une histoire :

élégance – prestance – raffinement – cruauté – barbarie – orgue – cathédrale – gargouille – gouttière – pluie – mousson – alizés – moiteur – douce – laine

Consigne (heureusement – car non respectée ici) facultative : commencer le texte par la lettre A et le terminer par la lettre Z

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