Oppression

— Qu’est-ce qu’il nous veut ? demanda Isa à son amie Marje en chuchotant.

— Je sais pas. Mais j’aime pas la façon dont il nous regarde.

— Ouais, moi non plus. En plus, la rame s’est vidée, ça craint.

— On change de wagon ? suggéra Marje.

— Oui, t’as raison. Filons d’ici, conclut Isa en faisant coulisser la porte vitrée qui séparait les rames.

— Mince ! Celle-ci aussi est vide…

— Dépêchons-nous de rejoindre la suivante, je veux pas être seule à côté de ce malade, s’exclama Isa .

— Vide !

— Et le type nous suit, figure-toi, bredouilla une Isa de plus en plus affolée.

En faisant volte-face, Marje aperçut effectivement la silhouette efflanquée de l’homme qui les suivait. Il était en train de traverser le wagon précédent et venait dans leur direction. Il ne faisait plus aucun doute qu’il en avait après elles. Étrangement, le vacarme dû aux cahots des roues du train sur les voies sembla soudain s’évanouir, pour être remplacé par un silence assourdissant.

— On a dû s’arrêter ! Sortons d’ici ! beugla Marje en se précipitant vers la porte de la rame qui donnait sur l’extérieur.

Quand le battant s’ouvrit brutalement sous la pression qu’elle exerçait, elle se figea devant l’inconcevable. Apeurée, acculée par l’oppression qu’exerçait sur elle l’étranger, Isa rejoignit son amie et ce qu’elle vit à son tour la laissa sans voix. Ce n’était pas du vide. C’était le néant absolu, l’absence de toute chose. Comme si le train s’était immobilisé entre deux dimensions, incapable de franchir l’une ou l’autre des frontières qui le séparaient du réel.

Et dans leur dos, l’homme s’approchait inlassablement.

Ce texte est le second écrit par Agreste Piaf, pseudonyme collectif à 4 mains en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière.